Tu traînais ton spleen à la Rimbaud
Cherchant la perfection, le beau
En jets modelés sans fioritures Àla plume acérée de griffures. Derrière tes masques, cher Roger,
Où donc se cache ta vérité ?
Quelle dent dure parfois tu avais
Dans ta lutte sans concessions
Contre tous les faiseurs de navets,
Flinguant la littérature de salon,
Peaufinant un style à ton image,
Pas vraiment fait pour remplir des pages,
Précis et sec comme un coup de trique,
Pas fait pour plaire ou faire du fric.
Parfois, un printemps blanc, léger, «Bleu-blanc comme au comble de l'été. » Ô Roger, en ces jours derniers,
Quelle fut donc ta part de vérité ?
Pourquoi brille une lueur d'enfant
Dans tes yeux acérés de milan, Derrière tes masques, cher Roger,
Où donc se cache ta vérité ?
Que de réminiscences surgies
Des arcanes de ta courte vie !
Des nuits grises d'un temps de cendre À Lisina si belle et si tendre,
Des nuits fauves, des temps de combat,
Aux fêtes blafardes et aux coups bas, Derrière tes masques, cher Roger,
Où donc se cache ta vérité ?
L'as-tu emportée à tout jamais
Un certain jour d'un beau mois de mai, À jamais enfouie sous la pierre Là-bas dans le petit cimetière, Énigme perdue dans les frimas
Hiémaux, sous le ciel de Meillonnas.
SOMMAIRE 1- Présentation**2- Qualité et souveraineté ** 3- Vailland face à la guerre ** 4- Drôle d'après guerre 45-50, Et maintenant ? ** 5- Roger Vailland à Meillonnas ** 6- Le salaire de la peur : 325.000 francs ** 7- En guise de conclusion**
1- Introduction
12 mai 1965, je débarque au Port à La Réunion dans l’océan indien par un temps houleux qui ne facilite pas notre accostage. Mais le Laborde ce grand transatlantique, a assez d’assise pour se glisser en cahotant le long du quai. Puis on attend. Je me trouve avec quelques douzaines de troufions qui viennent cantonner à Saint-Denis, sa "capitale", en fait je ne sais pas trop pourquoi, sans doute pour clore la piteuse fin d’un colonialisme crépusculaire. Une phrase qui aurait bien plu à Roger qui abhorrait cette forme moderne d’esclavage alors sur son déclin. Roger nourrira d’ailleurs sa réflexion sur le sujet à partir de ses voyages en Égypte et à La Réunion.
Pendant qu’on attend les camions militaires, je sors de mes bagages un petit bouquin, ultime livre anthume de Roger, qui s’intitule simplement "La Réunion". Quelques belles descriptions sur la flore locale, qui rappellent les "orchidées de Boroboudour", peu de notations plus personnelles sinon sur Élisabeth sa femme, sur les "licornes", jeunes filles de l’île, sur les esclaves importés pour travailler la canne à sucre, sur les Marrons, esclaves fuyant leur condition dans les montagnes, dans ces "cirques" quasi inaccessibles où Roger ira pointer son grand nez.
Roger est mort ce 12 mai 1965 à Meillonnas, dans son lit, ce qui est un comble pour un ex surréaliste adepte du suicide, pour celui qui a défié la mort comme Résistant puis l’année suivante sur le pont de Remagen, mais bien sûr je n’en sais rien. On ne s’est pas revu avant mon départ, moi peu disponible, lui toujours en courate, à l’enterrement de Togliatti en août 1964 par exemple ou ailleurs en reportage. Et moi, je suis là sur le quai du Port en train d’ouvrir à La Réunion son dernier bouquin qui parle de La Réunion. Ne me parlez pas de hasard.
Difficile de parler de Roger Vailland, de cerner ses différentes facettescar a écrit Jean-Jacques Brochier, l’un de ses biographes, « il était ou n’était plus surréaliste, parce qu’il était ou n’était plus communiste, en un mot parce qu’il faisait peur…. » [1]
Ancien surréaliste avec "Les phrères simpliste"et la revue Le Grand Jeu, pris dans les dérives addictives qui le poursuivront toute sa vie, allergique à certains milieux de gauche qui lui reprochaient ses origines bourgeoises, ancien communiste pas vraiment orthodoxe et pas vraiment admis, libertin jaloux de cette « souveraineté » qui lui était chère. Quoi d’autre encore… la haine d’un Mauriac qui ne digérait pas son rejet de la religion…
Il faut dire que Roger avait la dent dure contre le surréalisme [2], les écrivains au style relâché, « le désespoir Céline-Queneau-Giacometti, c’est travailler des matériaux mous, langage parlé ou glaise. » [3] et s’élevait avec Camus contre une certaine «irresponsabilité de l’artiste».
Roger Vailland ne laissait pas indifférent,tenait son rôle, un rôle d’agitateur d’idées et d’empêcheur de tourner en rond. Il a ainsi cumulé les handicaps… et bien sûr il s’en fichait. On peut affirmer qu’il était considéré comme « un homme encombrant» [4], irrécupérable dont on peut faire "l’éloge de la singularité". [5]
Un écrivain encombrant parce que libre mais toute liberté a un prix. Son surréalisme, il l’a rejeté comme un pécher de jeunesse, son dilettantisme des années 30, il l’a transcrite à travers le personnage de Marat, son héros de Drôle de jeu et de Bon pied bon œil, son communisme idéalisé, il l’a rejeté comme une purge dure à avaler…
À chaque fois, sa renaissance fut synonyme de rupture en « autant de saisons » comme l’a dit lui-même Vailland. [6] Des ruptures qu’il a subies comme son exclusion du mouvement surréaliste en 1929 ou la déstalinisation en 1956 ; des ruptures qu’il a voulues comme celle avec son milieu bourgeois, son passage dans la Résistance en 1942 ou celle d’avec le milieu parisien et son départ dans l’Ain avec Élisabeth en 1951 quand il décide, selon sa formule, « de rompre avec la culture bourgeoise. »
C’est à cette pérégrination dans son univers, sur les traces de cet homme de qualité à laquelle il a toujours aspiré, que je vous convie pour en apprécier toute la saveur et la richesse, les contradictions aussi car c’est de leur dynamique qu’il a nourri son œuvre.
À sa mort, enfin dépouillé de toutes ses vies passées, nu et amnésique, il voulait repartir vers de nouveaux combats qui l’auraient mené en Amérique latine… ou ailleurs dans le vaste monde.
Notes et références [1] Voir l’essai de Jean-Jacques Brochier intitulé "Roger Vailland, tentative de description", éditions Éric Losfeld, 1969. [2] Voir son court essai intitulé Le surréalisme contre la Révolution, éditions Sociales, 1948, réédité par les Éditions Delga en 2007 [3] Écrits intimes p. 623 [4] Alain-Georges Leduc, Roger Vailland, un homme encombrant, L'Harmattan, 2008 [5]Christian Petr, Roger Vailland, éloge de la singularité, Éditions du Rocher, 1995 [6]En vérité, écrira-t-il, « la vie ne m’apparaît digne d’être vécue que dans la mesure où je parviendrais à la constituer en une succession de saisons si bien enchaînées qu’il ne resterait pas la moindre place pour la vie quotidienne. » Expérience du drame
2- Qualité et souveraineté
Cette notion de qualité, qu’il décline aussi en souveraineté, irrigue toute l’œuvre de Roger Vailland. Parfois il s’en est approché, en osmose avec sa vie et ses principes, parfois le lien s’est distendu provoquant chez lui à chaque fois une crise existentielle durable. Il écrira dans "Éloge de la politique" : « Nous pensions en 1945 que "l'homme nouveau" serait créé dans les dix années qui allaient suivre... »
Dépassant cette notion, il rêve d’un autre idéal à travers la notion d’homme de qualité. Malgré tous ses déboires, l'écriture reste là, ultime recours, et
il note dans son Journal : « Je crois que je serais maintenant capable d'écrire un livre sur moi-même, ce qui à mon âge et après mes livres précédents, est bien le comble du détachement de soi.» Un espoir vissé au cœur, insensé, persiste comme le rappelle sa femme quand il lui dit, enthousiaste : « Tu comprends Élisabeth, quand le monde sera enfin au stade du communisme, l’homme sera tellement en possession de lui-même qu’il sera libertin, apte à tous les plaisirs, c’est-à-dire souverain. » [1] Merveille de la dialectique qui lui permet en conciliant rigueur communiste et plaisir du libertin, de se réconcilier avec lui-même.
Il définit la souveraineté comme une « morale athée » qui s’exerce par rapport à lui-même. Maîtresse exigeante, elle demande refus de toute croyance et de tout préjugé. Il met en avant son fameux principe du « détachement de soi d’avec soi » et rejette la passion qui lui rappelle sa tumultueuse relation avec Boule. Avec l’autre ne peut exister qu’un rapport d’égal à égal. Autre condition essentielle pour lui : « L’irrespect exige beaucoup de grandeur d’âme. Alors il donne naissance à l’esprit libre, la plus haute expression de l’homme. »
Après le traumatisme de la déstalinisation en 1956, il écrit l'Éloge du Cardinal de Bernis qui lui renvoie largement son image. Cet homme de qualité dont il prend le "cardinal de Bernis" pour référence, connaît d'instinct la "distance" qu'il met entre lui-même et le monde; ce n'est plus l'engagement qu'il prône alors mais la distanciation, la liberté d'esprit, la légèreté même, pour atteindre à la vertu suprême, la souveraineté. « Bernis,écrit Claude Morgan [2] apparaît comme l'anti-Staline, » et Vailland s'identifie si bien à cette figure politique du siècle des lumières qu'il a su comme lui, « faire face à l'adversité, en prenant ses distances, en se reconstruisant lui-même. »
Références [1] Témoignage d’Élisabeth Vailland dans Roger Vailland, Écrivains d’hier et d’aujourd’hui, éditions Seghers, 1973 [2] Voir l’article de Claude Morgan "Roger Vailland, un homme de qualité", éditions Subervie, Entretien, 1970
3- Roger Vailland face à la guerre
La guerre, le jeune Roger va la rencontrer au début de la première guerre mondiale. Il l’évoque dans un article paru dans l’Humanité en 1945 [1], intitulé "L’apprentissage de l’horreur". Ses parents, croyant bien faire, l’ont mis à l’abri de la guerre à Massy-Palaiseau. Un jour, il y rencontre des soldats envoyés à l’arrière, au repos après l’enfer du Chemin des dames. Devant eux, il joue les bravaches avec le sabre en bois qu’il s’est confectionné. Au bout d’un moment, un soldat excédé se lève et brise avec rage son arme.
Un autre pleure en apprenant que sa section doit bientôt remonter au front. À voir ces jeunes au désespoir, la réaction de ce soldat qui voyait sans doute déjà en lui la source de futurs conflits, « J’eus la certitude, comme une illumination, confesse-t-il, que l’on m’avait menti depuis le début de la guerre. Découverte de ses horreurs : le front n’était pas le merveilleux domaine où l’homme se surpasse dans l’héroïsme. J’eus soudain honte de mes enfantillages. »
Mais refuser la guerre et ses horreurs, cautionner d’une certaine façon le rêve de domination des puissants, ce n’est pas refuser la confrontation avec soi et avec la mort. La gestion des conflits par la guerre, ça ne le concerne pas. Son dessein, son obsession le condamne à braver sa propre condition pour se prouver à lui-même sa propre valeur. Son roman Un jeune homme seul paru en 1951 est à cet égard fort révélateur des contradictions qui l’agitent et qu’il résoudra pour un temps dans son engagement communiste.
Dans Drôle de jeu, il raconte un épisode de "sa" résistance, comment une espèce d’instinct indicible l’a fait agir hors de sa conscience, comme s’il se dédoublait, par une réaction instantanée, irrépressible, se jetant hors du piège qui se refermait et quittant avec un parfait sang-froid ce bistrot de tous les dangers dans lequel il avait rendez-vous, il réussit miraculeusement à s’échapper. Tous ses camarades de Résistance n’auront pas cette réaction salutaire. [2] L’instinct de survie mais pas seulement. Il s’est senti en même temps acteur et spectateur de sa propre vie, double face de Janus, comme il sera narrateur et personnage dans ses romans autobiographiques, de Drôle de jeu à Un jeune homme seul.
Vailland & JF. Rolland
Il était ainsi Vailland, crânant, affrontant le danger avec le panache du libertin, un pied de nez à la vie, à la mort, contemplant Edgar Morin et son mi Jacques-Francis Rolland qui suaient la trouille et Vailland qui en souriait , qui voyaient la Gestapo partout dans le train Toulouse-Paris , un jour de 1943. Il sera toujours ainsi, bravache, trompe-la-mort, sur le pont de Remagen en particulier, à la fin de la guerre. Aux côtés d’un officier américain, insensible à la mitraille qui striait l’air et ricochait sur les poutrelles, il traversa le pont, imperturbable. Un "drôle de jeu" fort sérieux, un bras-de-fer avec lui-même, comme quand il jouait à la roulette russe dans les années vingt au temps de son engagement surréaliste, avec ses camarades Gilbert-Leconte,Meyrat et Daumal.
Cette saison de la Résistance, si importante pour lui, qui se termine avec l’écriture de Drôle jeu, il la prolongera à sa façon jusqu’à la fin de la guerre. Il deviendra correspondant de guerre pour des journaux comme Action et Libération, issus de la Résistance, suivant le parcours des armées alliées, parcourant l’Allemagne jusqu’au dénouement, retraçant son épopée dans deux livres-reportages, "La bataille d’Alsace" et "La dernière bataille de l’armée De Lattre" parus tous deux en 1945.
Notes et références [1] Repris par Christian Petr dans son livre « Sacré métier ! Roger Vailland journaliste », éditions Le temps des cerises [2] Ce qu’il nomme « la nécessaire distance de soi d’avec soi. »
4- Drôle d'après-guerre 1945-50
Et maintenant ? Que peut faire de sa vie un Résistant qui a lutté pendant quelque deux ans contre l’Occupant ? Son avenir personnel semble lié à l’aventure collective du pays, de ses avatars, sa première rupture en 1929 avec le surréalisme et ses amis de jeunesse, intervient à l’époque de la grande crise économique de 1929, la crise socio économique des années trente en parallèle à sa propre crise existentielle. Cet entre-deux-guerres sera aussi ponctué par la bouffée d’air du Front populaire, l’abandon de Munich, victoire à la Pyrrhus comme, la drôle de guerre, pendant de cette autre drôle de guerre qu’il mène contre lui-même, la guerre que la France mène aussi contre elle-même… compagnonnage inquiétant que ces destins bousculés par les aléas de la vie.
Il pense au curieux destin de Jean-Baptiste Drouet [1], jeté dans la Révolution sans l’avoir voulu, coup de pouce de l’Histoire avant d’en recevoir des coups de pied, toutes ces occasions perdues sans raison apparente…
Il faut rompre avec tout ça, redessiner son avenir comme si le passé pouvait n’être qu’une tunique de Nessus, un oripeau facile à jeter. Vailland voulait y croire tellement fort, de quoi tordre le cou à la réalité et faire un pied de nez à don destin.
Mais le passé se débrouille toujours pour vous rattraper. Jours de malheur et jours de fête au gré des circonstances. Et justement, ce sont les circonstances qui vont répondre à ses attentes et donner un nouveau souffle à son œuvre.
Notes et références [1] Vailland coécrira sa biographie en1936 parue sous le titre "Un homme du peuple sous la Révolution". Voir mon fichier "Un homme du peuple sous la Révolution "
L'après-guerre de Vailland 1945, Roger Vailland a fait ce qu’il devait faire dans la Résistance, son orgueil cornélien satisfait, mais pas question pour lui de médailles ou de rempiler dans l’armée régulière. Il reprend son errance de journaliste dans les fourgons de la Première armée française de De Lattre de Tassigny. [1] mais plus pour France-Soir maintenant, pour les journaux communistes issus de la Résistance comme le journal Action.
Finis les articles de circonstance, fini les articles lénifiants sur le préfet Chiappe qui déplut si fort à André Breton, finis désormais « phrère François » du Grand Jeu, les pseudos d’un double jeu, d'une double face, Etienne Merpin ou Georges Omer, il est désormais Roger Vailland bientôt auréolé d’un prix Interallié décerné en 1945 pour son premier "véritable" roman Drôle de jeu. [2]
Un roman plus sur Roger Vailland que sur la Résistance, ses héros comme deux facettes de lui-même, moitié libertin tel ce Lamballe-Marat[3] auquel il réglera son compte dans "la suite" intitulée Bon pied bon œil [4], moitié communiste tel ce Rodrigue au nom si lumineux, un pur prêt à avaler bien des couleuvres aurait dit son ami Claude Roy qu’il rencontre justement à cette époque. Finie aussi l'amour-passion dévorant avec Andrée Blavette dite Boule, sa première femme à laquelle il réglera également son compte dans son deuxième roman Les mauvais coups.
C’est ici que se situe l’épisode du pont de Remagen[5], un officier américain contemplant le pont bombardé, dit par bravade : « Alors, on y va ? » Roger Vailland, plus cornélien que jamais, le « regard froid » [6] de l’homme d’acier, traversa le pont un stick à la main, ralentissant soigneusement ses pas sous les mitraillages. [7] Une façon aussi de marquer auprès des américains « sa singularité d’être Français ». [8]
Pendant cette immédiate après-guerre, il retrouvait à Paris ses amis, Jacques-Francis Rolland [9], Claude Roy [10] et Pierre Courtade [11], expliquant doctement à ses copains la stratégie des opérations comme son modèle, le général d’artillerie Laclos, « l’aristocrate passé aux Jacobins, avec le goût de la mathématique, sa culture, son brillant et la séduction des belles manières de la cour, légèrement soufrés de libertinage désinvolte. »
En visite au Sacro Monte à Varese près de Milan avec Claude Roy, Roger Vailland grinçait devant cette foule en prière chantant des cantiques, « montant à genoux le sentier en se déchirant les genoux au dallage de galets pointus. » Il hochait la tête, désapprobateur devant ce spectacle qu'il trouvait désolant.
Avec Claude Roy, Roger Vailland marchait à l’amble, tentant de « résoudre leurs contradictions intérieures en même temps, et au même pas, que celles de la société. » Roger, toujours imprévisible, avait dégoté Zora, une brésilienne communiste et un peu sorcière, assez fofolle pour sacrifier des poulets censés conserver son amour. Il était à la fois athée, maniant la dialectique, citant Descartes à Rome sur la Piazza Navona et deux heures plus tard, se faisant tirer les cartes dans sa chambre par une nommée Lucia. Ils croyaient tous deux que la Révolution viendrait d’Italie, ce pays si contrasté entre misère et richesse, « Vésuve de contradictions. » Un pays où il séjourna souvent, y compris quelques années plus tard avec sa femme Lisina, italienne de Bologne.
Pour les élections d’avril 1948, le trio Vailland, Roy, Courtade s’était reformé, prenant le petit déjeuner dans le kiosque-café de la Villa Borghèse, se retrouvant dans la chambre de Roger au cinquième étage de l’hôtel d’Angleterre, dînant sur les terrasses de Trastevere. Immense tristesse quand le 18 avril, le Fronte democratico populare fut battu aux élections législatives.
En décembre 1947, Vailland qui vit souvent à l’hôtel, s’installe à Sceaux chez ses amis De Meyenbourg.
Il y restera trois ans. Cette période est marquée par la parution de son deuxième roman Les Mauvais coups, roman assez dur où il liquide sa relation passionnelle avec Andrée Blavette. Il liquide aussi son rapport douloureux avec le surréalisme et André Breton dans un court essai intitulé Le Surréalisme contre la Révolutionparu en 1948. Max Chaleil, l'un de ses biographes, écrira dans son article La transparence et le masque : « À travers Breton, c'est sa propre jeunesse impuissante qu'il dénonce… » Pour lui, le surréalisme représente son passé et la révolution communiste, son avenir.
En 1947, il part en reportage pour trois mois en Égypte. Il profitera de ce changement pour rompre avec la drogue et se séparer pour de bon de sa femme Andrée Blavette, les deux étant d’ailleurs liés, pour dit-il « n’être plus jamais l’esclave de personne. » [12]
Mais malgré tout, il a du mal à tourner la page, toujours aussi instable. Son travail d’écrivain est à l’unisson, touchant tous les genres : deux courts essais, Quelques réflexions sur la singularité d’être français[8] et Esquisse pour un portrait du vrai libertin parus en 1946 aux éditions Jacques Haumont [13], une pièce de théâtre Héloïse et Abélard en 1947, qui obtiendra le prix Ibsen, Appel à Jenny Merveille, une pièce pour la radio en 1948, différentes contributions dont un article sur le thème "Pour ou contre l’existentialisme" paru aux éditions Atlas en 1948 et "L’amour est à réinventer" paru dans la revue La Nef en 1950.
Parallèlement, il s’implique dans le cinéma en écrivant des scénarios pour le cinéaste Louis Daquin, en particulier Les frères Bouquinquant en 1947 et La grande grève de 1948 comme il le fera de la même façon dans une autre période de tâtonnement, au début des années soixante pour le cinéaste Roger Vadim.
C’est à la fin de l’année 1949 qu’il va rencontrer Élisabeth Naldi, "la femme de sa vie", une rupture qui l’incitera à quitter Paris pour s’installer dans le département de l’Ain, la maison de campagne de ses amis le couple André Ullmann et Suzanne Tenand, "la grange aux loups", en mai 1951. Rupture nette qui débouche sur sa "saison communiste".
Notes et références [1] Voir ses livres-témoignages La dernière bataille de l'armée De Lattre, Paris Ed. du Chêne, 1945 et La bataille d'Alsace, Paris Jacques Haumont, 1945 – Voir aussi sur cette période son ouvrage "Léopold III devant la conscience belge", éd. Du chêne 1945 [2] D’après Vailland lui-même dans l’avertissement qui ouvre le roman, Drôle de jeu n’est pas un livre sur la Résistance, ni l’histoire d’un réseau de résistants qui témoignent de leur action, ni même une vision personnelle de la France occupée. [3] Personnage double, issu d’un libertin débauché Louis Alexandre Stanislas de Bourbon, prince de Lamballe (1747-1768) et de Jean-Paul Marat le révolutionnaire dont il écrivit aussi un essai inachevé "Marat-Marat", paru aux éditions Le Temps des Cerises en 1995 [4]Bon pied, bon œil : « mes adieux à la culture bourgeoise, » écrit Roger Vailland dans ses Écrits intimes le 24 mars 1950. Et il ajoute : « Ma position relativement en marge pendant ce deuxième 'entre-deux-guerres' (...) n'est plus tenable aujourd'hui. Dans les circonstances actuelles, il n'est plus possible pour moi comme pour toi d'écrire autrement que dans une perspective communiste. » (Lettre à son ami Pierre Courtade) [5] Le pont de Remagen en Allemagne, fut le dernier pont intact qui enjambait le Rhin durant la phase finale de la Seconde guerre mondiale, conquis par les Alliés le 7 mars 1945. [6] C'est en exergue de son essai « Esquisse pour un portrait du vrai libertin » que Vailland place cette citation de Sade : "Il posa sur moi le regard froid du vrai libertin," qui sert de titre à son recueil paru en 1963 et qui sera aussi reprise dans la monumentale biographie que Yves Courrière lui a consacrée. [7] Voir "Nous", Claude Roy, tome II de son autobiographie, pages 75-76 [8] Voir ma présentation de son essai intitulé Quelques réflexions sur la singularité d'être français -- [9] Voir son livre-témoignage intitulé Un dimanche inoubliable près des casernes paru chez Grasset en 1984 [10] Voir "Nous", Claude Roy, tome II de son autobiographie, page 120 [11] Ceux qu’on nommait parfois La bande des quatre : Roger Vailland, Claude Roy, Pierre Courtade etJacques-Francis Rolland. [12] Vailland fera un second voyage en Égypte en 1952. [13] Pour ses essais sur les concepts de souveraineté et de libertinage, voir son recueil de textes Le Regard froid paru en 1963
Philippe Lacoche[1] évoque sa découverte de 325.000 francs, un roman de 1955 que Vailland écrit pendant sa période « communiste. » Ces 325.000 francs, c’est « le salaire de la peur » de Bernard Busard, condition de sa liberté… du moins le croit-il.
Un roman dans sa version du Livre de poche avec sa couverture si graphique qu’il décrit ainsi : « Une usine à l’ancienne… que figure un dessin anonyme, des traits, des griffures plutôt, presque cubistes qui symbolisent des pylônes couleur rouge sang » rappelant le bras sanglant de Busard, dévoré par l’implacable machine.
Roger Vailland, en pleine saison communiste, y dénonce l’asservissement de l’homme à la machine et au libéralisme industriel de l’époque. On reconnaît bien ici le Vailland journaliste qui projette dans ce texte les éléments, les précieux témoignages recueillis lors de son enquête "sur le terrain" à Oyonnax dans l’Ain, la capitale française de la plasturgie où les accidents du travail sont alors nombreux.
Son fil conducteur, c’est Busard qui doit se procurer, avec une volonté rageuse, la fatidique somme de 325.000 francs pour obtenir la main de Marie-Jeanne, se colleter à cette machine qui lui impose son rythme intenable, un rythme que Vailland simule avec une écriture autant plus directe et rapide qu’on se dirige vers la conclusion.
Mais Busard veut aussi réaliser son rêve, un rêve d’émancipation pour sortir de sa condition, celle d’un ouvrier condamné à rester ouvrier toute sa vie et à n’avoir d’autre horizon.
Un roman qui débute par une course cycliste locale que ce loser de Busard va perdre bêtement. Car Bernard est un gagneur, crispé sur le guidon, la rage au cœur mais pas un gagnant… un homme d’un individualisme indécrottable qui joue le jeu du patronat, ce qui va provoquer sa perte.
Un roman qui se poursuit par un déroulement implacable, une lutte infernale avec une machine machine qui lui impose son rythme. Un morceau d’anthologie comme Vailland les aime, qu’on retrouve dans d’autres romans comme le vêlage de la "Blonde" dans Les Mauvais coups, la noce dans Un jeune homme seul, le jeu dans La loi ou la partie de bowling dans La Truite.
Des scènes qui sont au centre de la dynamique et de la portée de ses romans.
Philippe Lacoche nous confie aussi, outre l’histoire, ce qui l’a séduit dans ce roman : « la métaphore est rare mais toujours juste et précise comme un coup de surin […] On ne sent pas l’effort ni les ficelles de ce grand prosateur, professionnel aguerri. » Il aime également le ton utilisé, « ses dialogues carrés, puissants, jamais bouche-trou mais qui toujours font avancer la narration. »
Chez lui, pas de "pavés", pas de romans fleuves, il va à l’essentiel et cette règle s’applique à tous ses romans.
Un style tranchant, sans fioriture, sans superflu, sec et osseux comme lui, avec ses petits yeux perçants et son long nez un peu crochu, en forme d’oiseau de proie disait-il lui-même. Références à la buse et son héros Busard, à d’autres romans comme Milan le héros des Mauvais coups ou à Duc, le héros de La Fête.
Autre exemple, sa photo en gros plan, œuvre qui orne la couverture de ses Écrits intimes[2], avec ce visage émacié, nez bec-de-lièvre, regard de braise de montagnard alpin (ses aïeux viennent de Haute-Savoie), bouche charnue du "libertin au regard froid" comme il aimait à se définir. Une photo au réalisme saisissant due à son ami et photographe Marc Garanger.
325.000 francs est une période bénie pour lui, une vie faite de certitudes, un avenir tout tracé. Plus de doutes, d’angoisses, ces états d’âme délétères auxquelles il était souvent sujet. Une belle période, une belle saison comme il les appelait lui-même [3] mais bien sûr ça ne durera pas… mais qu’est-ce qui dure ?
Notes et références [1] Philippe Lacoche, Roger Vailland, Drôle de vie, drôle de jeu, éditions La Thébaïde, 2015 [2]Écrits intimes, éditions Gallimard, 839 p., 1968 [3] Voir l’ouvrage de François Bott intitulé Les saisons de Roger Vailland, éditions Grasset, 1969
7- En guise de conclusion
Roger Vailland a traversé des périodes très contrastées, ce qu’il appelle dans son Journal ses "saisons". Du temps du Surréalisme à l'homme apparemment rangé, petit "hobereau" communiste puis libertin de Meillonnas, dans le Revermont bressan de ses dernières années, que de choses il a vécues. Cette existence, elle fut finalement telle qu’il l’avait voulue, assez courte, emporté à 57 ans par un cancer, mais riche en événements et en rebondissements. Toujours la qualité contre la quantité.
Vailland, résistant toujours et encore, d’abord contre la bourgeoisie au temps du surréalisme car pour lui résister c'est exercer "sa faculté d'irrespect", singularité éminemment française pense-t-il, tout en exerçant sa liberté, être libre penseur, être libertin autour des grandes figures que sont pour lui celles du XVIIIè siècle, Choderlos de Laclos, Stendhal ou Bernis.
Vailland résistant pour se battre contre un système libéral qui sclérose la société française, dans son engagement communiste auquel il croit de toutes ses fibres. Un rêve à la hauteur de ses désillusions. « Quand on a pris l'habitude de brûler au feu de la politique, si le foyer s'éteint, on reste infirme, » note-t-il dans son Journal. Pour Alain Georges Leduc, Roger Vailland n'est pas désengagé mais dégagé : «Il faut dégager à temps» écrit-il dans "La Fête". Blessé mais lucide vis-à-vis du communisme, écrivant : « J’aimais Staline et je le pleure… mais ce fut un tyran et je le tue…» [1]
Il aura des mots assez durs pour cette mystique à laquelle il a succombé, une clairvoyance prédictive qui lui fera dire : « C’est formidable ce que la dégradation d’un certain truc qui fut tellement important de 1919 à 1956, s’accélère. Les Cathares, ou je ne sais quoi, furent peut-être aussi importants en leur temps. Peut-être que dans quelques siècles, on n’en saura pas davantage du communisme. » [2]
La même année, lord de l’invasion de la Hongrie par l’URSS, il signera une lettre de protestation avec d’autres intellectuels et recevra un blâme du Parti. Ne disait-il pas à la fin des années 40 : « Ce peuple sait s’indigner. Il y a de l’espoir sur la terre. » [3]
Inlassablement, il a traqué ce paradis perdu qu’il avait trouvé aux Allymes avec Élisabeth en 1951 quand il confiait à son Journal « J’étais heureux, j’écrivais Beau masque. » Après La Truite, il se forgea peu à peu une nouvelle vision de cet idéal, moins militant certes mais plus libre, avec une vision élargie de la politique, critique d’une société de consommation qu’il intègre dans ses deux derniers romans.
Roger Vailland note en 1962 dans ses Écrit intimes : « Maintenant je consomme : consommer, consumer, se consumer, je me sers de tout pour achever de mettre en forme ma matière. » Son idée du bonheur contient aussi une dimension morale, rejoignant la formule de son biographe Michel Picard « que l'être humain se définit contre la pesanteur, qu'il faut au moins avoir de la tenue. Il meurt debout. »
Roger Vailland recherchera toujours un équilibre entre destin et réalité, ce que MichelPicard a appelé "son système de jeu". Le retour du déséquilibre signifie que le jeu ne remplit plus son office et que la politique apparaît comme dérisoire. Iltente alors d’allier bonheur et plaisir et Casanova supplantealors Don Juan. Mais La Fête est sans grande illusion sur cette société de l'argent roi que décrit aussi La Truite.
Même s'il n'a plus guère envie de formuler « des recettes pour les marmites de l'avenir, » il revendique dans son "Éloge de la politique" « une bonne, belle, grande utopie. » [4] C’est en fin de compte « dans ce perpétuel balancement entre engagement et dégagement que réside la qualité, art de ne jamais s’aliéner et de ne pas prolonger les "saisons" après leur achèvement.» [5]
De cette qualité, Don Cesare et Duc… et Roger Vailland en sont les exemples les plus achevés.
Cette évolution qui se dessinait, il aurait voulu la concrétiser par un voyage en Amérique du sud, projet avorté par la maladie et la mort. Le désir ne manquait pourtant pas d'aller fouiner là où bouillonnaient les prodromes des changements futurs. Ainsi pensait-il à une nouvelle "saison."
« Depuis huit, dix jours un printemps blanc : pas de nuages, pas de chaleur, mais le bleu-blanc du ciel comme au comble de l’été. » Mots ultimes confiés à son Journal le 4 avril 1965.
Ainsi finissent les Écrits intimes, un peu plus d’un mois avant sa disparition. Il n’aura plus la force ou le désir d’y consigner ses dernières pensées.
Selon sa sœur Geneviève, à la mort de leur père en 1943, Roger disait « pour nous, savoir mourir, c'était savoir mourir lucidement » Remarque qu’on peut rapprocher de ses dernières paroles rapportées par sa femme Élisabeth : « Je meurs heureux. »
Notes et références [1] Écrits intimes page 486 [2] Écrits intimes page 802 [3] Dans sa pièce Héloïse et Abélard p 168 [4] Éloge de la politique, interview au Nouvel observateurpubliée en décembre 1964 [5] Jean-Pierre Tusseau, Vailland, un écrivain au service du peuple, page 92
SOMMAIRE général - Vailland un homme de qualité - 1- Présentation ** 2-Qualité et souveraineté ** 3- Vailland face à la guerre ** 4-Le Grand jeu et Georges Omer ** 5- Le Vailland des années 30 ** 6- De Paris-midi à la Résistance, Drôle de jeu ** 7- Drôle d'après guerre 1945-50 ** 8- Roger Vailland et Claude Roy ** 9-Des Allymes à Meillonnas ** 10- Beau Masque ** 11- Vailland à Meillonnas **12- 325.000 francs ** 13- Une drôle de loi ** 14- De La Fête à La Truite ** 15- En guise de conclusion **
Dans les années 60, l’activité de Roger Vailland est assez disparate, entre des articles, le cinéma, sa réflexion sur le libertinage et la souveraineté qui aboutira à la parution de son recueil Le regard froid en 1963, son intérêt pour les arts et aussi quelques voyages en Italie ou en Grèce. Ainsi il ne publiera dans cette période que deux romans, La Fête en 1960 et La Truite en 1964.
I- La Fête et Duc comme masque
Avant-dernier roman de Vailland qui écrit La Fête chez lui à Meillonnas dans l'Ain.
Le libertin n'a pas toujours « le regard froid » et rêve aussi d'un avenir radieux parsemé de fêtes : « J'imagine de grandes fêtes, frivoles et délicates, des bergeries où les vraies bergères seraient toutes des reines. »
Dans ses Écrits intimes, Vailland écrit : « Duc (est) à la fois moi-même et un autre mais j'aurais dû en parler comme d'un "confrère". » Et effectivement, Duc son personnage lui ressemble : « Le torse large, les membres courts, le visage comme un bec, les doigts crochus, ses mains : des serres. C'est un rapace. »1
Le contexte et le couple Duc-Léone
Roger Vailland dans ses derniers romans analyse les rapports sociaux et s'intéresse au libertinage bien sûr mais aussi au pouvoir de l’argent. « Je me suis tout entier intégré à moi-même, chaque geste de l’amour, dans l’instant où il est accompli et s’il est exécuté avec bonheur, met en cause l’homme tout entier. » Communiste, écrivain, libertin, au fil de ses "saisons", l'homme ne se divise pas. Il est l'acteur principal de La Fête sous le nom de Duc, y met en scène sa femme Élisabeth sous le nom de Léone. Le sujet de ce roman est la recherche de sa souveraineté dans le domaine privé puisque le collectif décidément se dérobe.
Roger Vailland idéalise le couple Duc-Léone, décrit une relation équilibrée, symbole de ce qu'il nomme « L'art de vivre. » Il refuse alors d'écrire l'histoire d'un révolutionnaire professionnel, comme il en avait eu l'intention, sans doute sur le modèle de son ami Henri Bourbon, résistant et député communiste de l'Ain2ou un roman sur le bonheur impossible partagé entre passion et devoir3. Il remue son passé depuis plusieurs mois, travaille sur l'Égypte où jadis il est allé en reportage, son voyage à l'île de la Réunion en 1958, mais sans succès. Son projet s'enlise, comme il le raconte dans La Fête, il ne sent pas vraiment ses personnages et tente de donner un sens à son travail dans le « non-sens universel, »4de transposer sa vie dans son roman pour retrouver cet équilibre, cette unité qu'il a toujours recherchés.
Duc, écrivain comme Vailland, veut faire de sa vie des dix derniers jours le sujet de son prochain roman : « Ce ne sera pas un roman, il s’en tiendra à la réalité, il ne dira que la vérité. Mais comme il ne saura pas dire toute la vérité, ce serait le livre des livres quel qu’en soit le prétexte, ce sera tout de même un roman. Soit, dit Léone. Nous allons commencer la saison du roman qui n’en est pas un. » Mais un écrivain peut-il vraiment parvenir à dire toute la vérité ? »
L'approche de Vailland
Plaisir et souveraineté
« Dans La Fête, Vailland affine sa conception de la souveraineté et du libertinage, en mettant en scène l’extraordinaire liberté du couple qu’il forme avecÉlisabeth. » 5Il retrouve là les thèmes fondamentaux de son œuvre, ceux qui l'ont poursuivi toute sa vie, quelle que soit la forme qu'ils aient pris.
« Ce que cherche Vailland, c’est l’amour-plaisir entre partenaires égaux, respectueux l’un de l’autre. Souverains ». Cette citation de Marie-Noëlle Rioà propos de la femme selon Vailland aurait pu servir d’épigraphe à La Fête6. Roger Vailland pose sur les femmes l’œil du passionné de botanique qu’il était, décrivant ici l’orchis bifolia comme il peint ensuite le visage de Lucie, la jeune femme qu’il convoite. Il pose aussi, comme il aimait à le dire en citant Sade7« le regard froid du vrai libertin », ce regard d’oiseau de proie d’un 'grand duc' par exemple, nom qu’il a choisi pour son héros. Avec sa femme Léone, Duc ne se dispute jamais. Il vaque à ses plaisirs, c’est son jardin secret et elle le respecte, respect autant que tabou mais respect dans l’égalité.
À travers les arcanes du libertinage, Duc retrouve sa souveraineté avec Lucie. Une fois la partie jouée, ils se séparent comme Valmont avec ses conquêtes éphémères dansLes liaisons dangereusesouCasanovadans ses périples dans l’Europe du XVIIIe siècle cher à Vailland, conformément aux règles du libertinage.
Et maintenant ?
La DS de La Fête
En mai 1958, Roger Vailland part avec sa femme Élisabeth en voyage à l’île deLa Réunion 8. Ce voyage, c’est elle qui l’a voulu pour le sortir de son mal de vivre et de ses abus. Date fatidique pour un homme comme lui, passionné de politique, qui part et laisse son pays en pleine effervescence, qui joue les indifférents, qui semble 'désintéressé' comme il l’a fait dire à don Cesare dans son romanLa Loi. Nouveau voyage donc après le voyage l’année précédente en Italie du sud, dans les Pouilles, pour laisser derrière lui les problèmes français et faire le point si possible.
Mais malgré le succès considérable de La Loi, fruit justement du voyage dans Les Pouilles, qui consacre Roger Vailland comme grand écrivain, rien n’y fait ; il est toujours dépressif et espère que ce nouveau voyage saura le libérer de ses obsessions, aura l’effet cathartique tant attendu. À Meillonnas, la vie a repris et il est toujours insatisfait, se tournant vers le cinéma, travaille avecRoger Vadimau scénario des Liaisons dangereuses. Avec cette adaptation contemporaine de Choderlos de Laclospuis la création d’une pièce de théâtre Monsieur Jean sur le thème de don Juan, c’est l’image du libertin qui se profile de nouveau et fait suite à la publication de sonÉloge du Cardinal de Bernisqui donne corps à cetteEsquisse pour un portrait du vrai libertinqu’il avait ébauché dès 1946. Après la saison du militant politique et ses romans engagés s’ouvre une nouvelle saison pour renouer avec son passé, retrouver l’ambiguïté de Marat-Lamballe et le retrait de don Cesare.
La dualité Duc-Vailland
Duc, le héros de son roman, porte un nom ambigu à double acception : l’animal, oiseau rapace nocturne qui rappelle le noctambule qu’il a été, un nom qu’on retrouve chez Bernard Busard héros de325.000 francsou Milan dansLes mauvais coups. Le duc, c’est aussi le souverain d’un duché, métaphore de l’homme-souverain cher à Vailland, notion centrale du roman.
Dans son essai L’œuvre de cruauté, Vailland tente de circonscrire le concept de souveraineté qui va le poursuivre toute sa vie : la possession, quand les amants sont égaux en souveraineté, est une cérémonie solennelle comme la messe, la course de taureau et la tragédie. […] Le jeu de cruauté implique des acteurs égaux en souveraineté, respectueux l’un de l’autre. « Je suis un être libre, c’est-à-dire souverain, et je ne reconnais à personne, ni à dieu, ni au roi, le droit de me tyranniser. »
Le profil de Duc, cet oiseau rapace, ressemble étrangement à son géniteur Roger Vailland. Son ami Claude Roy n’a aucun doute sur la dualité Duc-Vailland : « La Fête, écrit-il, est un roman de Roger Vailland, par Roger Vailland, dont le personnage est Roger Vailland. » Toujours la volonté de recourir à son double, lui-même capable de se différencier, de se projeter dans une autre situation qui tranche néanmoins avec la réalité.
Dans Drôle de jeu, son double François Lamballe, libertin qui traîne son spleen dans les années trente, se mue en résistant et en 1942 devient Marat. Vailland-Marat est le même et n’est pas le même comme il l’écrira à propos de l’acteur de théâtre. Il s’est débarrassé de ses inhibitions, s’est jeté dans la bataille comme un Homme nouveau9après une nouvelle cure de désintoxication.
Dans les années trente, Vailland se cherche, se dédouble, le Vailland adepte des fêtes nocturnes, le journaliste diurne qui signe souvent ses articles Georges Omer et signera ensuite son essai-reportage Suède40 du nom d’Étienne Merpin.
Duc peut être victime d’une certaine disgrâce : passionné de botanique, il constate qu’il « n’avait pas la main heureuse cette saison-là », le romancier n’a pas non plus « la main heureuse » puisqu’il ne parvient pas à poursuivre le roman commencé qui se muera en La Fête, roman dans le roman10.
Un roman dans le roman
On peut présenter ce roman par sa trame comme l’a fait Claude Roy : Duc est un homme désabusé, qui ne s’aime plus guère que dans une recherche hédoniste, la chasse au plaisir. Sa fête à lui, cette quête de volupté qui occupe une partie de son temps, qui empiète sur son travail de romancier, va consister cette fois-ci à vivre trois jours de plaisir avec la femme de son ami Jean-Marc et de relater par écrit cette aventure. Résumé linéaire d’une présentation.
Au-delà du quotidien de Duc et de son épouse Léone, Vailland traite de sa situation à travers l’ambivalence du "roman dans le roman", ce moment particulier qui réveille son désir de création, où il sort de sa chrysalide, laisse affluer les images et accroche au mur son diagramme quand l’homme s’efface derrière le romancier. Ainsi dans ce roman, il dit du "second personnage féminin" qu’il ne fait encore « qu’entrevoir la chevelure relevée en chignon et le tailleur Prince de Galles, dont il ne connaissait encore que ces détails vestimentaires et la profession. »
Il espérait que le coup de foudre entre le commandant en second du bateau Philippe Legrand et une passagère Jeanne Treffort, déclenche ce déclic inopiné qu’ils avaient connu, qu’un sublime premier regard libère le processus de création. « Quoi de surprenant, dit le docteur, les désirs les plus vifs surviennent à l’improviste. » Le fameux déclic ne fonctionnera pas plus entre Duc et Lucie qu’entre Philippe et Jeanne Treffort. La Fête est aussi l'histoire de ce roman avorté.
Il faut à Vailland ce déclic, quelque chose qui excite l’acuité de son regard et parle à son imaginaire. Dans le roman en chantier, qui n’avance pas, rien de tel : il ne sent pas son sujet, ses personnages lui échappent, « il avait inventé deux personnages faussement désinvoltes, bienveillants et méprisants », récusant finalement le docteur et sa suffisance comme porte-parole. Mais Lucie, c’est autre chose, elle possède l’allure de ces licornes11chères à Vailland : « Elle est Lucie Lemarque » écrit-il.
Comme l'écrit son biographeAlain Georges Leduc, Vailland a réussi ici à dépasser "le nombrilisme du roman français" « en faisant du roman, dans le sillage de Flaubert, à la fois un mode de connaissance du fait social et un objet d'art posant le problème de sa propre esthétique, de sa spécificité12. »
Zoom sur le personnage de Lucie
Lucie et sa vêture
Lucie, jeune femme libérée, légère et naturelle, s'habille à l'image de son tempérament, avec « une robe d'été, un tissu un peu raide dont les cassures révélaient à chaque pas le mouvement des hanches et des épaules. » Elle peut apparaître « en robe de chambre de soie légère, bleu pâle, ouverte sur une chemise de nuit blanche, fermée aux poignets, fermée au cou par un col rond et tombant jusqu'aux pieds. » Vêtement fermé compensant sa sensualité.
La sage Léone, la femme de Duc, remarque le pull en cashmere que porte la jeune femme : « Lucie, dit Duc, vole les pull-overs de Jean-Marc. - Comment dit vivement Lucie; mais qu'est-ce que tu crois ? J'aime le cashmere. Le mois dernier, j'ai dépensé la moitié de mon salaire à acheter des cashmeres. J'ai acheté un pull en cashmere à Jean-Marc. Il doit l'avoir dans la valise. » Cette réponse laisse Duc rêveur, il a envie d'en savoir plus sur Lucie, « ce qu'elle gagne, comment elle fait pour dépenser la moitié de son salaire d'un mois pour acheter des cashmeres… »
Les choix de Lucie, les sacrifices ou les compromis qu'elle est capable de consentir pour soigner son apparence sont pour Vailland très révélateurs de son caractère.
Lucie et les hommes
Lucie attire plutôt les hommes qui aiment les garçons. Elle n'a connu jusqu'à son aventure avec Duc que trois partenaires : Antoine, plutôt porté vers les hommes, a été une aventure sans lendemain ; avec Fabrice rencontré après son mariage, ce fut une relation curieuse, de la pitié pour cet homme faible qui se méfie des femmes mais qui a besoin d'elle ; avec son mari Jean-Marc, c’est plutôt l’absence de jalousie, une résignation face au comportement de Duc.
Notes et références
[1] Cette description, cette notion de rapace rejoint d'autres héros comme Busard dans 325.000 francs, Milandans Les mauvais coups ou Mathurine Leduc dans sa pièce Monsieur Jean. [2] Voir Écrits intimes page 475 [3] Voir Écrits intimes page 633 : pourquoi ne pas écrire les nouvelles Affinités électives ? [4] Voir Écrits intimes page 53 [5] Voir Franck Delorieux, Roger Vailland : libertinage et lutte des classes, Essai, 2008, Éditions Le temps des cerises [6] Voir Objets bouleversants, licornes et souveraines, Marie-Noëlle Rio, l’Humanité du 24/01/2008 [7] Voir son Esquisse pour la définition du vrai libertin [8] Voir son récit de voyage La Réunion paru en 1964 [9]Sur ce thème, voirL'Homme nouveau (cycle de romans) [10]Picard Michel : On n'est pas sorti de l'auberge. Roman et épreuve de réalité, d'après la Fête de Roger Vailland, Littérature N°6, mai 1972 pp. 20-32 [11] Voir l'article Les licornes de Vailland [12] Alain Georges Leduc, Roger Vailland, un homme encombrant (page 117)
II- La Truite ou Frédérique la femme libre
La Truite est son dernier roman paru en 1964, un an avant son décès à Meillonnas dans l'Ain. Si l'expérience que vit Lucie dans La Fête se traduit par « un degré de souveraineté franchi » 1, Frédérique est une souveraine dans l'âme, qui se joue des hommes et s'en sert. Lucie et Frédérique, deux héroïnes, deux femmes souveraines.
Dans ses Écrits intimes du 6 juillet 1964, Vailland écrit : « La truite c'est moi-même m'interrogeant sur les personnages que je sue à mesure que je les sue. On ne peut pas être plus nu (et j'en suis sorti complètement vidé), mais personne ne s'en est aperçu. »
Présentation générale
Ce roman met en scène l'essor du capitalisme, les trusts industriels et financiers, la jeune Frédérique, uneLamielmoderne sur le modèle de son maîtreStendhalet Vailland y joue même son propre personnage.
Vailland porte un regard très critique sur le monde qui l’entoure qu'il raille en inventant des procédés de production et des noms de machines, dont pressent l'évolution vers la mondialisation.
Il est intrigué par Frédérique, la jeune femme rencontrée au bowling. Il voudrait en savoir davantage sur cette fille qui joue les arnaqueuses avec brio. Alors il enquête sur son entourage, Rambert, Saint-Genis et leurs femmes. Mais la vie suit son cours et Frédérique va vivre la sienne ; un roman-rêve2dira Vailland.
Le fil narratif
Frédérique et son mari Galuchat rencontrent un soir au bowling du Point du Jour deux hommes d'affaires - Rambert et sa femme Lou, Saint-Genis et son amie Mariline. Elle se laisse défier par les deux hommes qu’elle attire visiblement. Elle les séduit par ses allures libres et détachées. Saint-Genis lui propose de participer à un voyage d'affaires.
Son surnom viendrait de l’élevage de truites que possède son père ou plus sûrement sur l’image-symbole de ce poisson pour l’auteur. Galuchat et Frédérique forment un couple mal assorti, une femme-truite froide et calculatrice qui le domine. Il ne s’oppose à son départ que pour la forme ; en fait, il laisse faire. Déjà dans sa jeunesse à Lons-le-Saunier, elle avait passé un pacte avec des amies : jouer avec les hommes, les vamps et les allumeuses, oui, mais sans leur céder.
Rambert et Saint-Genis veulent tous les deux Frédérique mais leur situation financière va brusquement se dégrader. Heurs et malheurs du capitalisme. Frédérique s’en ira, traînant toujours son Galuchat.
La métaphore du bowling
Le roman commence par la scène du bowling du Point du jour où Frédérique joue à l’arnaqueuse. Après une approche très réaliste sur le déroulement du jeu et ses mécanismes, on passe au monde fermé qu’il implique, aliénant : « Nous sommes dedans, écrit-il, nous nous y sentons bien; l'air conditionné y maintient toute l'année une chaleur égale; le gazouillis des intestins, les borborygmes du "magic circle"… nous plongent dans une plaisante torpeur. »
Un monde pas seulement ludique donc et la boule elle-même « est dégorgée à l'entrée su stand comme un goutte de lait, une goutte de sperme. » En fait, Vailland nous décrit, à travers une description réaliste, une métaphore de son roman3.
Le concept de "truite" chez Vailland
Dans l’imaginaire de Vailland, la femme est parfois associée au poisson et l'homme au pêcheur. Dans la dernière scène de Bon pied Bon œil, François Lamballe, alias Marat, retiré dans son domaine lozérien, part à la pêche, la pêche d'une truite fameuse qu'il tente d'attraper depuis plusieurs années. DansLes Mauvais coups, Roberte nous dit : « Il y avait de la truite et du saumon dans les rivières du voisinage… » Dans Beau Masque, Philippe Letourneur lors d'une partie de pêche, n'attrape que des "truitillons" alors que Beau masque prend tous les poissons qu'il veut. « Avec les truites aussi, il a la manière » commente-t-il. Beau masque lui indiquera un ruisseau contenant « les plus belles truites de la région. » Les femmes de tête sont plutôt des femmes d’action, « des femmes froides comme des truites », comme Pierrette Amable, Nathalie Empoli la demi-sœur de Philippe pratiquant la pêche sous-marine ou Frédérique la "femme-truite" qui veut dominer les hommes.
Frédérique et Lou
Isabelle Huppert La truite
Frédérique et Lou, très différentes, ne s'habillent pas du tout de la même façon. Frédérique s'habille en décontractée au bowling, elle est « en jupe de toile avec pli creux sur le ventre et pull de teinte unie. » Rien qui détermine son statut social. Mais elle pouvait aussi adapter sa vêture à la situation : « Elle portait de jolis souliers à talons bottiers, cuir souple, coutures visibles, sûrement faits à la main. Au poignet, une montre Cartier. » Mais elle devra rendre le manteau de vison acheté par son mari… pour non paiement.
De son côté, Lou a toujours des tenues sophistiquées. Même au bowling, elle « portait une robe noire décolletée, une étole de vison sur les épaules. » Et même l’insistance de son mari Rambert n'y fait rien, elle n’entend pas adapter sa tenue à telle ou telle situation.
Pour son biographe Alain Georges Leduc, « La Truite fut un livre trop en avance sur son temps. J'ai parfois l'impression qu'il ne nous est pas encore possible, culturellement, de le lire. »4
Il cite Vailland qui décrit Frédérique : « Elle a tout ce que j'aime chez les femmes, chez les bêtes, les plantes… elle se développe avec indifférence » en référence à un vers de Baudelaire. Au bowling, elle se désintéresse du jeu et de son enjeu malgré sa chance insolente. « La Truite, allumeuse, détonateur, qui va déstabiliser les hommes et provoquer leur chute, nous éclaire sur sa vision de la femme. Elle est comme une passante baudelairienne, justement... » conclut Alain-Georges Leduc. Ils forment un couple curieux, elle, la truite insaisissable qui file entre les doigts, et lui, Galuchat « comme son nom l'indique, un poisson mort, vidé de sa substance. » (page 130)5
Ce que représente la Truite
Dans ce roman, « Roger Vailland parle en son nom propre et choisit de rester "en marge" » écrit Anne Vandenabelle-Aubry.6Selon Vailland, sous des dehors cohérents, la société a tendance à se déliter en privilégiant les rapports de force.
La dialectique de Vailland consiste à concilier instinct et lucidité, à rester souverain en résistant à la drogue, l'amour... Si Frédérique est une truite, la femme en général serait plutôt unelicorne, jument au front cornu, femme mythique en quelque sorte.
Frédérique, la truite, symbolise la liberté d’un être insaisissable, sans attaches. Le tamanoir lui, prédateur qui se nourrit d'insectes, symbolise les trustes internationaux qui exploite les populations. Seuls ceux mus par leur instinct échappent à cette logique. Vailland analyse le fonctionnement du néocapitalisme et de la solitude de l'homme dans cet univers. Il tend à élargir son horizon et appliquer ce qu’il disait déjà dans 325.000 francs : « L'écrivain arrivé à maturité a résolu et surmonté ses conflits intérieurs, ses problèmes sont ceux de l'humanité de son temps. »
Notes et références 1Francis Pornon, Un hommes seul p. 98, éditions Paroles d'Aube, 1995 2Écrits intimes pages 744-45 3 Comme il le fera aussi dans son roman 325.000 francs avec la description technique du fonctionnement de la presse à injecter 4 Voir son essai Roger Vailland, un homme encombrant 5 Galuchat : peau de certains poissons, raie ou squale, utilisée pour couvrir des objets 6 Voir son article Roger Vailland, homme de proie, dansEntretiens, Roger Vailland
Voir également * Une femme entrevue dans un bowling..., Roger Vailland, revue Art, 26 février 1964
* Entretien sur "La Truite", Roger Vailland, interview Hubert Juin, Les Lettres françaises 30/04/1964
* Le réalisme comme métaphore dans l’œuvre romanesque de Roger Vailland, André Dedet
* Drôle de jeu, 325.000 francs et La truite, Marie-Thérèse Eychart, Éditions Roman 20-50, parution 2003, 176 pages
* Le vêtement féminin dans les romans de Roger Vailland,Élizabeth Legros * Anthony Cheal Pugh, « Drôle de poisson, lecture de La Truite », Revue Europe, 1988
* Le territoire dans le roman (la truite), Joël Pailhé, Les Cahiers Roger Vailland no 4, La Fête en Actes, décembre 1995, p. 19-29
* La truite oula symphonie des aveux -- David Nott, La difficile gestation de la truite
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«La recherche du bonheur est le moteur des révolutions »
Roger Vailland-Claude Roy
1- Le temps du "regard froid"
En 1959-60, pour Vailland l’aventure communiste est terminée, « je me suis tourné vers d'autres activités » dit-il évasif dans une interview au journal Le Monde. Il se donne du temps et reprend son œuvre d'essayiste. Il relit, annote, compile ses essais, écrits quelques nouveaux textes pour en tirer un recueil Le regard froid publié en 1963, ensemble de ses réflexions sur les questions du libertinage et de la souveraineté.
Il se tourne aussi vers le cinéma, activité qu'il avait abandonnée depuis le début des années cinquante, marquée par sa collaboration avec le cinéaste Louis Daquin finissant avec le film Bel Ami, d'après Maupassant, en 1954 . Plusieurs scénarios vont jalonner les années soixante, comme ceux adaptés de ses deux romans Les Mauvais coups en 1961 et 325.000 francs en 1964 où il jouera son propre rôle, Le jour et l'heure de René Clément et surtout les trois films réalisés par Roger Vadim, Les liaisons dangereuses 60 d'après le roman de Laclos, Et mourir de plaisir et Le vice et la vertu en 1963 d'après Sade. Ces transpositions écrites pas Vailland n'ont pas vraiment été comprises et appréciées par la critique et Vailland, irrité, ne s'en est guère expliqué, répliquant souvent par des propos provocateurs.
La politique est en points de suspension mais toujours présente dans son esprit : « Un bon politique fait ce que fait un bon artiste : il donne forme, son matériau, ce sont les hommes, la société. » [1] Mais il reste sceptique sur son époque, affirmant dans une interview que « dans une société où il n'y a plus de mœurs, il n'y a pas d'intérêt à se revendiquer libertin. »
2- Libertinage et lutte collective
On retrouve dans deux essais importants sur Roger Vailland et son œuvre, "Libertinage et tragique dans l'œuvre de Vailland" de Michel Picard [2] et "Libertinage et lutte des classes chez Vailland" de Franck Delorieux [3], une analyse convergente sur la dualité du personnage qui émerge de son œuvre, écartelé entre l’engagement, la lutte collective d’un côté et de l’autre la liberté, l’indépendance du libertin. Ces deux faces de Janus sont indissociables du concept de souveraineté, centre de gravité de son œuvre.
«Il n'est plus qu'un scandale possible, même en matière littéraire, c'est d'être communiste.» Roger Vailland
Ainsi naît peu à peu après 1956 une nouvelle unité dialectique qui apparaît dans les personnages de Don Cesare dans La Loi et Duc dans La Fête. L’homme souverain tente de s’assumer, est en passe de parvenir à résoudre ses contradictions, entre libertinage et altérité. Il conçoit le libertinage comme un instrument de la lutte des classes et l'expression de la souveraineté, pensant pouvoir conjuguer ainsi les termes de cette équation.
Reste à y intégrer la dimension collective comme il le disait lors de son installation aux Allymes en 1951, et comme il s’efforcera de le faire à la fin de sa vie, à partir de 1964. Michel Picard pense que sous les aspects d’une œuvre multiple, romans, essais et textes plus personnels font écho les uns les autres pour renvoyer une vision globale de ses écrits.
Pour Vailland, le libertinage n'est pas seulement liberté de mœurs mais aussi révolte contre les institutions et le pouvoir. Le libertin est athée et matérialiste au XVIIème siècle, il pourfend l’hypocrisie morale au siècle suivant et ainsi, conclut FranckDelorieux, « Roger Vailland actualise le libertinage en l'inscrivant dans le processus historique. » Il le définira lui-même comme un état où «la vertu se confond avec la souveraineté, le vice avec la passion, » [4] reprenant dans Les Mauvais coups cette notation des Écrits intimes : « Les héros de Stendhal ne subissent pas, ils font leur destin. »
Pour Vailland, la vertu est maîtrise de soi, sens de son bien-être et de celui de l'autre : c'est Le regard froid du vrai libertin, expression empruntée à Sade qu'il fait sienne. Dans ses romans, très peu de scènes érotiques ; Il note lui-même : «Le grand Laclos nous parle peu de la virilité de Valmont.»
« Élisabeth est souveraine » écrit Franck Delorieux. Pour preuve, son témoignage dans son autobiographie Drôle de vie [5]« J'étais sa compagne, son amie, sa confidente, celle à qui on dit tout… » Et Franck Delorieux de citer une autre biographe Marie-Noël Rio qui écrit : « Dans libertin, il y a libre : Élisabeth l'était. »
3- Libertinage et tragique
Le titre est lui-même révélateur du travail de recherche de Michel Picard. Les deux notions se mêlent dans la vie et dans l'œuvre de Vailland, au point qu'il est parfois difficile de les séparer, avec selon les périodes, la "saison" qu'il vit, la prééminence de l'une ou de l'autre.
Son personnage de Drôle de Jeu, Marat-Lamballe représente le symbole de la contradiction qu’il incarnait, Jean-Paul Marat le révolutionnaire pur et dur et le Prince de Lamballe son contemporain, type du grand libertin, mêmes faces du passé et de l'avenir.
Ainsi à travers ce personnage double se crée pour Vailland cette double réalité d'un homme ambivalent, accompli comme lui par sa participation aux combats, dans la Résistance puis comme communiste mais qui tardera à trouver sa place dans la société de la paix revenue comme il le traduit dans son roman Bon pied bon œil où le personnage de Marat-Lamballe ne peut rien contre la farouche volonté du jeune communiste Rodrigue qui représente l'avenir.
4- Notes et références [1]Entretien avec Madeleine Chapsal, L'Express du 29 avril 1964 [2] Michel Picard, "Libertinage et tragique dans l'œuvre de Vailland", éditions Hachette, 1972, 653 pages [3] Franck Delorieux, " Libertinage et lutte des classes chez Vailland", janvier 2008 [4] Écrits intimes page 135. [5] Élisabeth Vailland, Drôle de vie, Éditions Jean-Claude Lattès, 1984
Référenceprincipale : Jean-Pierre Tusseau, Un écrivain au service du peuple, Éditions Debresse, 115 pages, 1976
SOMMAIRE 1- Le Grand jeu et Georges Omer ** 2- Le Vailland des années 30 ** 3- De Paris-midi à la Résistance, Drôle de jeu ** 4- Des Allymes à Meillonnas ** 5- Beau Masque ** 6- Une drôle de loi ** 7- De La Fête à La Truite **
Difficile de parler de Roger Vailland, de cerner ses différentes facettescar a écrit Jean-Jacques Brochier, l’un de ses biographes, « il était ou n’était plus surréaliste, parce qu’il était ou n’était plus communiste, en un mot parce qu’il faisait peur (aux critiques). » [1]
Ancien surréaliste avec le mouvement Le Grand Jeu et les dérives addictives qui le poursuivront toute sa vie, allergique à certains milieux de gauche qui lui reprochaient ses origines bourgeoises, ancien communiste pas vraiment orthodoxe et pas vraiment admis, libertin, jaloux de sa « souveraineté » comme il disait. Une Lucidité prédictive qui lui fera dire : « C’est formidable ce que la dégradation d’un certain truc qui fut tellement important de 1919 à 1956, s’accélère. Les Cathares, ou je ne sais quoi, furent peut-être aussi importants en leur temps. Peut-être que dans quelques siècles, on n’en saura pas davantage du communisme. » [2] Roger Vailland a ainsi cumulé les handicaps… et s’en fichait.
1- Le Grand Jeu ou la recherche des sensations « On n’a pas impunément vingt ans en 1928» écrit Roger Vailland dans Drôle de jeu, surtout quand on a comme lui passé une partie de sa jeunesse à Reims où son père, géomètre, était venu réparer les outrages de la guerre. Roger adule Rimbaud, respire Rimbaud et ses paradis artificiels, rebelle comme lui, comme ses copains de leur groupe surréaliste, Le Grand Jeu, dont René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte, confinés, qui manquent d’air dans cette ville bourgeoise où ils s’ennuient. La Poésie et ses excès comme seule « Voie royale. » Leur but : « Faire la Révolution par la Poésie… La Poésie au pouvoir, cela n’exige pas de capitaux. » [3]
Toujours dans Le regard froid, Roger Vailland se remémore cette époque d’ados qui se cherchent, à l’étroit dans cette société qui les attire par ses paillettes et qu’ils rejettent en même temps, trop orgueilleux pour s’y attacher, revendiquant le titre de "souverain".
« Les voies de l’Esprit nous restaient ouverte, qui nous permettaient de nous égaler aux riches… de leur donner des leçons. Aujourd’hui, le mot Esprit me soulève le cœur. »
En attendant, il faut réveiller Reims, la belle endormie, utiliser « la pratique systématique du scandale. » [4] Une révolte plutôt bon enfant cependant, pas de quoi inquiéter le pouvoir local, recherchant en tout cas, à travers une fascination pour le suicide selon l’idée que rien n’a d’importance, le « dérèglement des sens »cher à Rimbaud.
Roger Vailland apparaît alors comme « un garçon frêle et doux, assez timide » féru de Paul Fort, publiant se premiers poèmes dans une petite revue régionale. Robert Brasillach, son condisciple à Louis-le-Grand, le décrit comme « un garçon au visage osseux, aux cheveux longs, volontiers porteur d’une pèlerine qui lui donnait un air byronien… un Lafcadio de Gide incarné. » [5]
Avec la publication du premier numéro de la revue Le grand jeu en juillet 1928, le cercle des "phrères simplistes" s’agrandit avec Max Jacob, Robert Desnos qui va l’aider à devenir journaliste ou le poète tchèque Richard Weiner qui l’invitera chez lui en Tchécoslovaquie en mars 1927. [6] Vailland écrira dans ce numéro deux articles consacrés à la dénonciation du colonialisme [7] et à la "bestialité" d’Henry de Montherland. Dans le numéro suivant, il écrira bien sûr un article intitulé "Arthur Rimbaud ou guerre à l’homme".
La mauvaise humeur et l’esprit vindicatif d’André Breton peu habitué à la liberté gouailleuse de ces jeunes gens qui se fichaient pas mal de rendre hommage au "pape du surréalisme", se traduira par des attaques contre les "phrères simplistes" et la mise en cause retentissante de Roger Vailland. Sans doute celui qu’il craignait le plus, à la plume acerbe et sans concessions et qui servira surtout de bouc-émissaire pour faire rentrer les "phrères simplistes " dans le rang.
Vailland colleur d'affiches
Roger Vailland et Georges Omer
À l’origine, un prétexte assez futile monté en épingle par Breton et quelques-uns de ses amis mais objet d’un retentissement médiatique considérable comme en a le secret le monde littéraire : un court article intitulé "L’hymne Chiappe-Martia" paru dans le journal Paris-midi. Un article sur une banale histoire d’inauguration sans intérêt de Jean Chiappe, le préfet de Paris, personnage à poigne et considéré comme très à droite.
Vailland, victime collatérale de l’intransigeance doctrinale de Breton qui en profitera aussi pour purger son mouvement des "éléments suspects" remuants, pas toujours dans la ligne de son idéologie [8] Convoqué dans les locaux de la rue du Château, il se défendit maladroitement et son sort fut vite scellé, ne trouvant guère d’avocats pour prendre sa défense. Il eut beau faire le fier, Vailland encaissa "vaillamment" le coup et s’effaça sans faire d’éclats après ce procès "stalinien". Ce qui l’atteignit le plus fut sans doute l’attitude des "phrères simplistes "qui capitulèrent devant l’intransigeance de Breton.
Vailland quitta le mouvement par la petite porte, sans commenter cet épisode, ne l’évoquant du bout des lèvres que devant sa sœur Geneviève. [9]
Il n’y revint que bien plus tard, souvent par petites touches, devenant dans un roman de 1951, ce "jeune homme seul" qui ressent « l’amertume et le désespoir qui sont le lot des excommuniés » [10] ou qui éprouve « ce sentiment de honte consécutive à toute excommunication. » [11]
En 1947 dans un court essai en forme de pamphlet au titre sans ambiguïté, Le surréalisme contre la Révolution, il revient sur l’évolution du surréalisme, ses limites, son anachronisme progressif avant de conclure qu’il prônait beaucoup plus la révolte que la Révolution.
Cette double vie commençait de toute façon à lui peser, coincé entre Roger Vailland le surréaliste et Georges Omer, le nom de plume du journaliste. Libéré en quelque sorte de ce double écartelé mais dépressif après ces événements, s’adonnant à la drogue pour surmonter son mal être.
Dans ces conditions, le début des années 30 est morose, il vit en creux, s’obligeant à jouer au journaliste, pensant toujours à Rimbaud.
Une période grise comme il en connaîtra d’autres.
Et justement, clin d’œil du destin lui semble-t-il, on lui propose un voyage en Éthiopie pour couvrir le couronnement de l’empereur Haïlé Sélassié. Le voilà lancé sur les traces de son cher Rimbaud, « j’irai en Afrique comme Rimbaud, je fonderai un royaume comme lui » dira son héros Eugène-Marie Favard quelque vingt ans plus tard. [12]
Mais l’aventure tant espérée va rapidement tourner court, son commanditaire ayant fait faillite. Il en revient « désenchanté » et sans projet. C’est, comme il l’écrira plus tard assez désabusé, « la part de hasard sur laquelle s’articule une vie. » [13]
Notes et références [1] Jean-Jacques Brochier, Roger Vailland, tentative de description, page 12 [2] Écrits intimes page 802, novembre 1964 [3] Le Regard froid p. 121-124 [4] Le surréalisme contre la Révolution p. 26 [5] Lafcadio, personnage d’André Gide dans Les caves du Vatican, qui pose le problème métaphysique de l’acte gratuit, comme le faisaient les membres du grand jeu. [6] On peut en dire le récit dans son livre Lettres à sa famille [7] « Nous sommes avec les noirs, les jaunes et les rouges contre les blancs. Nous sommes avec tous ceux qui sont condamnés à la prison pour avoir eu le courage de protester contre les guerres coloniales. » [8] On peut par exemple citer parmi les plus connus Antonin Artaud, Robert Desnos ou Georges Bataille [9] Voir aussi mon article sur le témoignage de Geneviève Vailland : L’enfant couvert de femmes – [10]Un jeune homme seul p 218 [11] Beau Masque p 315 [12]Un jeune homme seul p 107 [13] Écrits intimes, p 638-639
2- Le Vailland des années trente
Le journaliste qu’il est –et qu’il restera- aime particulièrement partir en reportage pour saisir le climat d’une situation et rencontrer des personnages intéressants ou hauts en couleurs.
Et justement, clin d’œil du destin lui semble-t-il, on lui propose un voyage en Éthiopie pour couvrir le couronnement de l’empereur Haïlé Sélassié. Il n’hésite pas, saisissant cette occasion aussi bien comme dérivatif à son spleen après "l’épisode Jean Chiappe" que pour partir à la poursuite du fantôme de Rimbaud.
Le voilà lancé sur les traces de son cher Rimbaud, « j’irai en Afrique comme Rimbaud, je fonderai un royaume comme lui » dira son héros Eugène-Marie Favard quelque vingt ans plus tard. [1]
Mais l’aventure tant espérée va rapidement tourner court, son commanditaire ayant fait faillite. Il en revient « désenchanté » et sans projet. C’est, comme il l’écrira plus tard assez désabusé, « la part de hasard sur laquelle s’articule une vie. » [2]
Dans les années 1932-33, il rapportera de ses reportages deux longs témoignages qui paraîtront sous forme de romans-feuilletons. On peut en retenir les deux jeunes femmes, héroïnes qui réussissent, la Visirova[3] ou Leïla, histoire d’une jeune turque rencontrée lors d’un reportage à Istanbul, qui se veut indépendante, libre à l'égard des hommes et des rapports économiques : Leïla [4], jeune femme "moderne" et vivant sa vie de femme dans un pays en pleine mutation.
Pour lui, cette décennie s’est d’abord écoulée entre nuits folles de Montparnasse et reportages, en particulier en Europe de l’Est. En 1935, il va commencer une liaison avec une jeune femme Andrée Blavette qu’il surnomme Boule, passion dévastatrice dont il aura beaucoup de mal à se remettre. Sa sœur Geneviève Vailland présentera ainsi Andrée rencontrée dans une boîte de nuit : « C'était une bonne fille... gentille, affectueuse, le cœur sur la main, mais dans notre milieu, elle passait mal et gaffait souvent. » Ils menaient une vie décousue, dissolue, Roger dira un jour à Antibes à ses parents : « Nous sortons la nuit et dormons le jour. » [5]
En 1935, il vit, confit-il à François Bott dans une interview « avoir vécu une très heureuse saison de drogue avec une fille… [6] Nous fumions modérément… à la campagne, dans un état d’euphorie légère… » Cet opium qui lui permet « d’éteindre et d’allumer à volonté le soleil intérieur, » écrit-il dans Drôle de jeu. Mais il ajoute, regrettant de ne pas être allé en Espagne lutter contre Franco, au bout d’un temps, « la drogue momifie. »
Le plaisir, c’est aussi l’amour : « Je suis un homme de plaisir » dit Milan dans Les Mauvais coups. Tel Casanova « une femme après l’autre enchante. » [7]
La conquête est partie intégrante du plaisir. Il voit Valmont comme un stratège qui « fait l’amour comme un joueur d’échec ou un géomètre. » [8] Pour lui, « le siège de Mathilde de La Môle… est mené comme celui de la bataille de Cannes pour n’importe quel élève de l’école de guerre. » [9]
En 1936, le couple réside chez la sœur d’Andrée, 2 allée Kléber au Vésinet, tout en ayant un appartement au huitième étage de la rue Manin, dans le 19ème. Ils s’aiment et ils croient à la victoire du Front populaire et aux lendemains qui chantent. Et c’est la "divine surprise" : le Front populaire est une chance pour une France qui sera bientôt l’ultime rempart de la démocratie en Europe continentale.
Pour fêter la victoire, il écrira un roman historique sur la vie aventureuse de Jean-Baptiste Drouet, l’homme à l’origine de l’arrestation de Louis XVI à Sainte-Ménéhould, avec son rédacteur en chef, intitulé Un homme du peuple sous la Révolution.
Mais l’embellie disparaît rapidement derrière de gros nuages gris qui annoncent la guerre. Vailland est à nouveau "désenchanté", sans perspectives, sombrant dans la drogue avec Andrée.
En mai 1940, c’est la Débâcle et son journal se replie à Lyon fin 1940 où il habite 67 cours Gambetta près du Rhône dans le quartier de la Place du pont. La période de déprime continue, même s’il écrit un fascicule intitulé Suède 40 puis un reportage elliptique sur Cortès et son aventure mexicaine, paru en feuilleton en 1941, [10] sans doute pour illustrer loin de la France le fonctionnement d’une dictature.
Pour lui, cette décennie s’est surtout écoulée entre nuits folles de Montparnasse et reportages. Son engagement fin 42 dans la Résistance s'explique autant par sa volonté de changer de vie qu'à « la part de hasard… sur laquelle s’articule une vie. » [11]
Notes et références [1] Un jeune homme seul p 107 [2] Écrits intimes, p 638-639 [3] Voir son roman-feuilleton La Visirova, paru en feuilleton en 1933, paru en livre aux éditions Messidor en 1986, préface de René Ballet, 199 pages; [4] Voir Leïla ou les ingénues voraces, roman-feuilleton paru en 1932, réédité dans Chronique tome Ien 1984. [5] Geneviève Vailland,"L’enfant couvert de femmes", revue Entretiens [6]François Bott, Entretien paru dans Lui en juillet 1964 [7] Formule qu’il reprend dans Le Regard froid, essai intitulé "Les 4 figures du libertinage" [8] Voir Le Regard froid, essai intitulé "Quelques réflexions sur la singularité d’être Français" [9] Voir Le Regard froid, essai intitulé "Esquisse pour un portrait du vrai libertin" [10] Voir Cortès ou Le conquérant de l’Eldorado, paru en feuilleton en 1941 puis en livre aux éditions Messidor, 215 pages, 1992 [11] Voir Écrits intimes, p. 638-39
3- Drôle de jeu : De Paris-midi à la Résistance « La plupart des hommes qui font cette guerre écrivent une histoire qu’ils sont incapables de déchiffrer. » Drôle de jeu p 369
Été 1944 : Roger Vailland, coupé de son réseau de résistance après de nombreuses arrestations, se retire dans un petit village bressan, Chavannes-sur-Reyssouze [1], dans lequel il s’était déjà retiré au début de la guerre, se remet à écrire. C’est là qu’il va rapidement écrire Drôle de Jeu sur fond de résistance, publié l’année suivante et lauréat du prix Interallié. Un roman ambigu, qui choque certains résistants. [2] Livre scandaleux pour certains, roman de la lucidité pour d’autres dont il faudra du temps pour en mesurer toute la perspicacité.Un roman qui divise.
Vailland commence par un avertissement : « Drôle de jeu n’est ni un roman historique ni un roman sur la Résistance… simplement une fiction, une création de l’imagination. » Même si on y reconnaît le dilettante Roger Vailland alias Marat, son responsable Daniel Cordier alias Caracalla, le militant discipliné Jacques-Francis Rolland[3] alias Rodrigue, [4] ou sa femme Andrée Blavette alias Mathilde.
Drôle de jeu en effet, jeu dangereux un peu comme Le Grand jeu. Un drame en 5 actes qui se déroule sur 5 jours entre fin mars et fin avril 1944, premiers soubresauts d’une Libération qui s’annonce. Un scénario entre Paris occupé et les maquis bressans. Le récit se partage entre les événements vécus au quotidien et les pensées de Marat ou des extraits de son journal, souvenirs des années trente. Balancement de Vailland-Marat entre son jeu "stendhalien" de séducteur et son engagement de résistant, le sabotage d’un train, la trahison si courante à l’époque.
« Vous construisez les voies, je les fais sauter, nous nous complétons, nous devrions nous entendre. » Marat, Drôle de jeu
François Lamballe alias Marat, double de Vailland, nous entraîne dans les rues et jardins parisiens et le décor bucolique de la Bresse. Il se situe à la confluence entre un groupe communiste constitué de Rodrigue, Chloé et Frédéric et un chef surnommé Caracalla, représentant de Londres. Des difficultés internes font que Marat va rencontrer Annie, fiancée de Frédéric, engagée malgré elle dans le combat communiste, avec qui il va avoir une longue discussion en attendant les résultats du sabotage organisé pour faire sauter la voie ferrée du côté de Macon. « Car enfin vous jouez, lui dit-elle. Poser des bombes au clair de lune, faire dérailler un train est évidemment un jeu passionnant… » Mathilde, ancienne amie de Marat, en trahissant, va faire basculer l’avenir du groupe de résistants.
Vailland s’interroge sur la valeur de l’engagement, l’acte de résistance et met l’accent sur la redistribution des cartes due à la guerre, patriotisme, communisme, notions de droite et de gauche qui n’ont plus la même signification. Les valeurs sont bouleversées par les événements, des patriotes deviennent Résistants, des hommes de gauches pacifistes prennent les armes, d’autres rejoignent l’extrême-droite comme Marquet le maire de Bordeaux ou le communiste Jacques Doriot… Vailland pourtant homme de gauche ne rejoindra pas les FTP communistes mais un mouvement sous la direction du BCRA anglais. [5] Question de circonstances.
Notes et références [1] Chavannes-sur-Reyssouze, village de l’Ain près de Pont-de-Vaux, vers Mâcon dans le val de Saône où Vailland s’était retiré au début de la guerre et où il reviendra en 1944 pour écrire drôle de jeu. [2] Voir le témoignage de Robert Lupezza "Vailland, lieutenant de la Résistance" paru dans la revue Entretiens p 80 [3]Jacques-Francis Rolland, grand ami de Vailland, auteur d’une autobiographie "Un dimanche inoubliable près des casernes" en 1984 où apparaît Vailland, d’articles sur son ami et d’un adaptation de Drôle de jeu pour le cinéma. [4] Rodrigue sera avec Marat le personnage principal de son roman Bon pied bon œil, la suite de Drôle de jeu [5] BCRA : Bureau Central de Renseignement et d’Action
Article du New York times
4- Des Allymes à Meillonnas « Ce peuple sait s'indigner. Il y a de l'espoir sur la terre. » Héloïse et Abélard p 168
Cette fois, c'est dit, Roger Vailland va rompre avec la société bourgeoise. Il quitte subitement Paris avec Élisabeth pour aller s'établir aux Allymes, un coin retiré de la campagne bugiste au-dessus d'Ambérieu-en-Bugey dans l'Ain.
Cette fois aussi, ça y est : il adhère officiellement au parti communiste en écrivant directement à Jacques Duclos son secrétaire général, alors en prison. Son parcours est alors assez compliqué, marqué par un second parcours en Égypte où il assiste aux derniers soubresauts de la royauté, où il jouera la vedette médiatique après avoir goûté aux geôles locales, accusé d'être un « agitateur du Kominform. » [1]
Ulcéré par la guerre de Corée, il trempe sa plume dans le vitriol pour écrire une pièce de théâtre, diatribe contre le rôle des américains dans ce conflit. Si "Le colonel Foster plaidera coupable" est d'abord une réaction épidermique à ce qu'il considère comme une nouvelle guerre coloniale, il la présente comme une « violente et efficace critique de l'impérialisme américain. »
Sa pièce donne immédiatement lieu à une contestation violente dont profite le pouvoir pour l'interdire en France. Courroux ironique de Roger et grande publicité pour sa pièce qui sera jouée avec succès dans la plupart des pays de l'Europe de l'Est où il fera une tournée triomphale.
Voilà Roger devenu un personnage médiatique pourfendant le capitaliste, défenseur de la paix, de quoi faire un beau pied de nez à ses détracteurs et à son vieil ennemi Aragon.
Notes et références [1] Voir son livre-témoignage intitulé "Choses Vues en Égypte". Voir aussi mon article " Récits de voyage" --
5- Beau Masque « Je me battais, j'apprenais, j'étais heureux. J'écrivais Beau Masque. » Le regard froid p. 111-112
Cette fois, plus question d'autobiographie. C'est le journaliste qui suit jour après jour une grève près de chez lui dans la vallée de l'Albarine, dans la FETA, une filature de Saint-Rambert-en-Bugey.
Le reporter-écrivain accumule les notes, les témoignages et les impressions, matière de base du roman. Il va rencontrer l'âme du mouvement, la responsable syndicale qui deviendra Pierrette Amable dans Beau masque. cette grève, c'est d'abord un combat pour une augmentation de salaire, une réponse au souci diffus du devenir d'une industrie déclinante mais aussi un combat pour la dignité.
Ces événements vont servir de support à ce roman qui tient aussi du reportage, une situation saisie sur le vif; mais un roman aussi, des faits digérés à la sauce Vailland. Il double le déroulement de cette lutte contre un patronat rétrograde d'une autre lutte d'influence entre groupes financier, thème qu'il développera dans "La Truite" son dernier roman.
Comme dans 325.000 francs, il se met en scène, participe à l'action, participe à la rédaction de tracts car, comme dira Duc« l'auteur aussi dans un roman a droit à la parole. » [1]
Côté cœur, Pierrette Amable rejettera Philippe Letourneau, l'un des dirigeants de la FETA, pour succomber aux charmes du camionneur Belmacchio, celui qu'on nomme Beau Masque. Deux perdants comme aime à les peindre Vailland. On y rencontre aussi Nathalie et Valerio Empoli, reliquats de ces libertins qui peuplent son œuvre, désabusés et sans grande illusion sur la condition humaine, Valerio en particulier annonce Don Cesare, le personnage central de "La Loi".
Pierrette Amable représente la quintessence de L'Homme nouveau tel que le rêvait Vailland, que préfiguraient déjà Rodrigue et Jeanne Gris dans "Bon pied bon œil", la suite de "Drôle de jeu". Pierrette, écrit Vailland, « avait cessé d'avoir des problèmes personnels; elle ne connaissait plus que ceux de son action. » [2]
Morale de l'histoire : seule la lutte collective peut réussir; dans leur combat sans perspective collective, voué à l'échec, Bernard Busard y perdra un bras et Beau Masque y perdra la vie. [3]
Notes et références [1] Duc, personnage principal de son roman La Fête (p. 63) [2] Beau masque p. 89 [3] Busard dans 325.000 francs et Belmaccio dans Beau Masque
6- Une drôle de loi
Un "moche coup" à Moscou
XXème congrès du Parti communiste soviétique en mai 1956 : Roger Vailland est à Moscou et va assister à l’exécution symbolique de Staline et la dénonciation de ses crimes.
Le choc est immense. À son retour, il décroche le portrait du camarade Staline au-dessus de son bureau mais il lui faut aussi quitter cette peau de "L'homme nouveau" qu’il avait tant appelé de ses vœux et avait eu quelque peine à endosser. Il choisit le silence face au vertige du vide laissé par la disparition du Bolchevik.
Le dérivatif, ce sera d’abord l’Italie, même si la suite montrera que ce ne fut pas suffisant. Plus précisément l’Italie du sud, les Pouilles et la ville qui dans son roman s’appelle Porto Manacore, où il va amasser ds matériaux pour écrire ce roman La Loi qui lui vaudra le prix Goncourt en 1957. La Loi, c’est le retour en force des libertins, malmenés dans ses romans précédents. C’est Matteo Brigante qui joue de sa virilité, le commissaire Attilio qui effeuille les phases du libertinage. Menu fretin comparé à l’implacable Mariette et Don Cesare, espèce de prince de Salina du roman de Lampedusa, à la fois libertin et homme de qualité, nouveau masque de Vailland.
Mariette est le prototype de la femme libre qui s’en donne les moyens. Finie la femme perdante, dominée par sa passion comme Roberte dans Les Mauvais coups, humiliée comme Antoinette dans Bon pied bon œil, Vailland dépeint désormais des femmes fortes et autonomes comme, outre Mariette, Léone l’alter ego de Duc dans La Fête et Frédérique dans La truite, la rebelle fuyante comme une truite.
Des femmes qui, contrairement à Pierrette dans Beau Masque, mènent une lutte personnelle, à la recherche de leur souveraineté. Des femmes qui n’obéissent qu’à leur loi.
Don Cesare, ce grand seigneur revenu de tout, "désintéressé" comme Vailland, fait le point sur sa vie, lui qui s’est toujours dégagé à temps de ses passions avec désinvolture, même celle de la politique. Reste quand même quelque appétence du libertin. Il a toujours choisi ses maîtresses dans le cercle de sa maisonnée, de Julia à Maria et maintenant Elvire. Mais le cœur n’y est plus, pas même pour Mariette et la grande fête dont il rêve. Il ne veut pas disparaître sans avoir fait "le poids de sa souveraineté".
Pour Vailland aussi, tout passe par un sevrage progressif : il quitte le Parti peu à peu, sans effusion, prend le recul nécessaire, met de la distance "entre lui et lui".
7- Les années 60 : de La Fête à La Truite
Roger Vailland et Pierre soulages
La Fête, roman paru en 1960, a souvent été critiqué pour son côté libertin jugée artificiel et sans vraie portée sociale. En fait, à travers la narration de son quotidien, Duc recherche « le poids de sa souveraineté » qui s'exprime dans sa relation avec sa femme Léone, relation qui se veut équilibrée où chacun respecte la liberté, la loi de l'autre. Chaque partenaire assume ainsi sa propre souveraineté.
Outre cette vision du couple assez novatrice, Vailland utilise la technique de la mise en abîme, « un roman sur le roman » où il raconte la genèse du roman qu'il est en train d'écrire, qui deviendra La Fête, et d'un autre roman raté, abandonné en cours de création. [1] En ce sens, La Fête est aussi la réflexion d'un romancier sur sa technique d'écriture et ses personnages.
Dans La Truite paru en 1964, Frédérique est une jeune femme libre et autonome qui se joue des hommes et méprise son mari Galuchat [2], un perdant dont le nom précise Vailland signifie « un poisson mort, vidé de sa substance. » [3] Un couple déséquilibré, le contraire du couple Duc-Léone de La Fête.
Dans ce roman, Vailland utilise la même technique que dans 325.000 francs : une courte scène initiale, synthèse métaphorique des intentions de l'auteur. Dans 325.000 francs, c'est la course cycliste de Bionnas, dans La Truite, c'est la sortie au bowling.
Deux innovations sont introduites dans ce roman. Il le dit lui-même : « C'était la première fois que j'entreprenais d'écrire une histoire sans en connaître le dénouement, de la raconter à mesure qu'elle se déroulait.»[4]
Dans ce roman, il se met lui-même en scène, sans projection, sans passer par un personnage tel que Saint-Genis, affairiste malheureux repoussé par Frédérique.
Pour Vailland, le monde ressemble à un vivier de truites où domine « la plus forte, la plus hardie, la plus méchante, la plus chanceuse...»[5] Ces grosses truites qui imposent leur loi, grands groupes financiers internationaux, il les appelle des tamanoirs, ces animaux aux griffes acérées pour déterrer ses proies et sa longue langue collante pour les avaler.
Beaucoup de truites se soumettent à la loi du plus fort, se résignent et ne seront jamais souveraines. Par contre, Frédérique est une rebelle, rétive, une truite qui file entre les doigts qui, comme Mariette, Giuseppina ou Lucrezia dans La Loi, ne se soumettront jamais à la loi des hommes ni aux règles du libéralisme et de la mondialisation.
Frédérique, par son attitude libre et sans préjugés, fait penser à Lamiel l'héroïne de Stendhal comme en 1944 la lecture deLucien Leuwen, autre roman de Stendhal, avait inspiré Vailland dans la conception de Drôle de jeu. [6]
Notes et références [1] Voir l'analyse de Jean-Jacques Brochier dans son essai Roger Vailland Tentative de description, éditions Losfeld, 1969 [2] La Truite p. 130 [3] Galuchat : peau de certains poissons utilisée pour couvrir des objets [4] La Truite p. 158 [5] La Truite p. 68 Une grande partie du roman se déroule à Monaco, « haut lieu du "capitalisme fictif » précise Vailland [6] En mission chez Daniel Cordier son chef de réseau, Vailland se plonge dans la lecture de Lucien Leuwen, premier pas vers l’écriture de Drôle de jeu.
SOMMAIRE général - Vailland un homme de qualité - 1- Présentation ** 2-Qualité et souveraineté ** 3- Vailland face à la guerre ** 4-Le Grand jeu et Georges Omer ** 5- Le Vailland des années 30 ** 6- De Paris-midi à la Résistance, Drôle de jeu ** 7- Drôle d'après guerre 1945-50 ** 8- Roger Vailland et Claude Roy ** 9-Des Allymes à Meillonnas ** 10- Beau Masque ** 11- Vailland à Meillonnas **12- 325.000 francs ** 13- Une drôle de loi ** 14- De La Fête à La Truite ** 15- En guise de conclusion **
Cet essai de Roger Vailland, Le Surréalisme contre la révolution, paru en 1948, est parfois qualifié depamphlet, à une période où il écrit d'autres courts essais comme Réflexion sur la singularité d'être Français.
Présentation
La famille Vailland
Essai ou pamphlet [1], c'est en tout cas une page que Vailland veut tourner, rejetant sa période surréaliste dans les limbes de sa jeunesse. À peine dans Le Regard froid évoque-t-il le nom d'André Breton en faisant allusion à son passé. Max Chaleil, l'un de ses biographes, écrira dans un article intitulé La transparence et le masque : « À travers Breton, c'est sa propre jeunesse impuissante qu'il dénonce : pamphlet injuste et schématique où il condamne le surréaliste qu'il fut au nom du militant qu'il va devenir. »
C'est donc bien sa façon de tourner la page. Après son éviction du mouvement surréaliste lors de la séance mémorable du , ce qu'on a parfois appelé "l'affaire du bar du château", et son éloignement du "Grand jeu", Vailland vit une période de flottement, écrivant quand même à Jean Beaufret : « François[2] est mort et je laisse se former celui qui va lui succéder. »[3]
Comme le note Olivier Todd dans la préface, il y a une incompréhension fondamentale entre surréalisme et révolution, soulignée par les surréalistes eux-mêmes : « Nous avons accolé le mot de surréalisme au mot de Révolution uniquement pour montrer le caractère désintéressé, détaché et même tout à fait désespéré de cette Révolution. »
Plan de l'ouvrage : - Prélude I et II;
- Le temps du dérisoire;
- L'activité surréaliste;
- La tentation du communisme;
- Le monde de la bombe atomique n'est pas dérisoire;
- Les découvertes surréalistes;
- Le maréchal et le surréalisme.
L'opposition entre Roger Vailland et André Breton est évidente, au moins dans deux domaines essentiels :
La notion de désir déplaît à Vailland, heurte le caractère rationnel du matheux ;
Le style de Breton, touffu, lyrique et parfois abscons, est à l'opposé du style classique de Vailland, clair et concis.
La position de Vailland
Tristan Tzara, créateur du mouvement DADA
Selon Vailland, le surréalisme, radical et contestataire des années trente, conspuant à l'origine les Institutions, s'est embourgeoisé au point que Breton a accepté d'être publié dans le Figaro sans que personne chez ses amis n'y trouve à redire. Il pose cette fausse question : « A l'égard du monde bourgeois, qui en a vu d'autres, le surréalisme a-t-il perdu sa virulence ? »Vailland se plaît à lui lancer de temps en temps quelques piques quand il écrit : « Le tapeur (Breton) reprochait son manque de dignité au journaliste d'occasion (Vailland), » allusion aux reproches de Breton lors du "procès".
La thèse de Vailland est que l'évolution de la bourgeoisie, « enrichie par l'essor prodigieux du capitalisme, s'est coupée des masses populaires qui l'avaient aidée à conquérir le pouvoir. » Les artistes ont tendance à "s'ostraciser", refusant les honneurs : c'est le temps du dérisoire. Le fossé se creuse entre les artistes officiels attachés au pouvoir et les véritables artistes qui sont rejetés car rejetant eux-mêmes les modes de pensée éculés, tels que les impressionnistes et le mouvement Dada.
Vailland revient sur l'évolution de la société française depuis la Révolution, le rôle et la place de l'artiste dans cette société. Le surréalisme écrit-il « fut avant tout le lieu de rencontre de jeunes intellectuels petit-bourgeois particulièrement sensibles au caractère parfaitement dérisoire de toutes les activités qui leur étaient proposées par leur époque ou par leur milieu. » On reconnaît bien dans ce propos l'attitude de Favard dans Un jeune homme seul. [4]
Il oppose les deux révolutions, surréaliste et communiste, inconciliables à ses yeux, avec d'un côté les fils de la petite bourgeoisie qui « pour aimer Max Ernst, avaient eu le temps d'aimer puis de renier Cézanne et Braque» et de l'autre côté « le fils de l'ouvrier ou de paysan [qui] se trouvait au contraire jeté dans un monde dur, injuste, intolérable. »
Le groupe surréalisteDeux mondes irréconciliables.
Derrière cette analyse, c'est bien le jeune Vailland qui se profile, soit directement « Au lycée de Reims en 1925, nous étions quelques élèves de rhétorique... à pratiquer l'écriture automatique et le scandale » soit indirectement quand il fait allusion au journaliste tâcheron qui se force à écrire pour gagner sa vie. En littérature, au-delà du jeu de la vérité ou de l'humour noir, le surréalisme n'a produit aucune œuvre majeure et même sa référence, Ubu roi est antérieure au mouvement. Pas vraiment d'œuvres maîtresses à mettre à l'actif du surréalisme car « l'activité surréaliste consistait essentiellement à mettre en évidence l'universelle dérision. »
Dans cette société qu'ils rejettent, les surréalistes sont attirés par la dialectique marxiste. Dans les grèves et les manifestations, la pugnacité des communistes ne pouvait que séduire les fils de la petite bourgeoisie. Cette tentation du communisme a toujours été ancrée dans l'histoire du surréalisme. Sa revue a même troqué son nom d'origine par ce titre Le Surréalisme au service de la Révolution. Mais le communisme est bien autre chose pour l'homme : défier la nécessité, transformer sa condition. Les surréalistes eux, vivaient en marge des conflits sociaux, s'occupant plus d'écriture automatique et de "cadavres exquis".
Avec la guerre, il a fallu choisir : plus question d'être en marge, de rester neutre, comme le fera Vailland fin 1942. Le dérisoire cher aux surréalistes n'était plus possible. Avec la guerre, les fils de la petite bourgeoisie ont connu eux aussi le monde dur des ouvriers et des paysans. Mais la plupart des nouveaux surréalistes sont restés en marge, comme leur leader André Breton, "émigré" aux États-Unis pendant la guerre, ou étaient trop jeunes pour avoir subi cette épreuve.
Breton semblait vouloir rejoindre le réel, l'enjeu de la lutte n'était plus dérisoire, y compris contre la bombe atomique, mais selon Vailland, c'est la Révolution qui n'a plus besoin du surréalisme. À un moment donné, surtout dans les années vingt, on peut considérer qu'il a été indispensable à la remise en cause d'une société déboussolée par la guerre et ses conséquences.
Ce qu'il a apporté, c'est la rigueur de l'esprit scientifique, sa volonté de passer du sacré à la raison, son goût de la poésie et de l'onirisme. Le scientifique se veut progressiste et, contrairement aux surréalistes, pas un homme en marge qui « nie la possibilité du progrès. » Il poursuit en disant que « toute pensée libératrice qui n'est pas liée à une volonté de transformer le monde, à une action révolutionnaire, a finalement des conséquences réactionnaires : [...] le surréaliste est un révolté, non un révolutionnaire. »
Vailland déplore que, malgré lui ou pas, Breton fasse le jeu d'une bourgeoisie qui ne s'y trompe pas puisqu'elle lui ouvre les portes du Figaro, même s'il est en bas de page, sous un article consacré au maréchal Foch. C'est pourquoi il en conclut que Breton et le surréalisme étant contre le Parti communiste, incarnation de la révolution, ils sont nécessairement contre la révolution.
Notes et références
[1] voir Les Lettres Françaises, 1er décembre 2007, la présentation de l'édition Delga
[2] "François" est le pseudonyme de Roger Vailland au Grand jeu
[3] Lettre à Jean Beaufret publiée dans les "Écrits intimes"
Le Surréalisme contre la révolution, Éditions Sociales, collection Problèmes 1948 Réédité aux Éditions Complexe, préface D'Olivier Todd, collection Le regard littéraire, 1988 Réédité aux Éditions Delga, préface de Franck Delorieux, Paris, 2007
La Rupture avec Surréalisme et Grand jeu, Alain et Odette Virmaux, revue Europe, 1988
Les Saisons de Roger Vailland est un essai biographique du journaliste et écrivain François Bott publié en 1969 centré sur la personnalité et le parcours de l'écrivain Roger Vailland.
Éditions Bernard Grasset, 173 pages, 1969, édition numérique, 2007
« Vailland : un garçon au visage osseux, aux cheveux longs dans une pellerine qui lui donnait un air byronien. » Robert Brasillach
François Bott Présentation
Voici comment l'auteur François Bott présente l'une des saisons de Roger Vailland, au temps de la Résistance : « Vailland découvre, à la fin 1942, un nouveau dimanche de la vie : la Résistance. Une saison, comme la boxe ou… l’opium. En vérité, écrira-t-il, "la vie ne m’apparaît digne d’être vécue que dans la mesure où je parviendrais à la constituer en une succession de saisons si bien enchaînées qu’il ne resterait pas la moindre place pour la vie quotidienne" ».
« Le jeu... cher souci, merveilleux souci.» Le Regard froid
L'homme et son œuvre Roger Vailland, homme de paradoxes, à la fois "revenu de tout" et "amoureux vorace de la vie", recherchant toujours le bonheur à travers ses aventures surréaliste, la drogue et la passion puis communiste avant un retour au libertinage. Dans le droit fil du scénario "Le vice et la vertu" qu'il écrivit pour Roger Vadim, il définissait la vertu comme « possession de soi».
« Je me battais, j'apprenais, j'étais heureux, j'écrivais Beau masque. » De l'amateur
C'est un homme au style économe, sec et précis comme lui, écrire à la 1ère personne en langage parlé dénote une "matière molle", celle de Queneau ou Céline. C'est un homme qui «unit dans son œuvre le regard froid de Valmont etla flamme de Fabrice : une géométrie passionnée, un lyrisme dominé. » (p 29) Son style renoue avec une certaine tradition du XVIIIe siècle et des devanciers tels que le cardinal de Retz, Laclos et surtout Stendhal, lui qui pronait "la singularité d’être français". Ses saisons, c'est aussi la matière de son œuvre, une façon de dominer sa peur et de prendre sa vie en mains.
« Dans une société sans mœurs seule l'austérité est aimable. » Laclos
Il a développé, nous dit Jean-Noël Jeanneney, «une dialectique, souvent heurtée entre les rigueurs du communisme et une liberté affichée et revendiquée de ses mœurs.» C'est de la dynamique de ses contradictions qu'il a nourrit son œuvre.
Colleur d'affiche : sa saison communiste
« La fête est une prise de pouvoir..."J'imagine de grandes fêtes frivoles et délicates... " (Boroboudour), "dans un temps séparé du reste du temps." p 129
Entre atonie et passion, "l'homme nouveau", une passion maîtrisée * Les hommes de qualité sont des communistes comme Albéran de Bon pied bon œil ou Henri Bourbon qui apparaît sous les traits de Madru dans Un jeune homme seul et Chatelard dans 325.000 francs. * Marat, Pierrette, Dom Cesare et Duc sont des héros cornéliens : attitude souveraine qui ne reconnaît que sa propre loi. (p 34) [1] Si le bowling de La Truite est le théâtre d'un autre jeu de la vérité, Frédérique est un autre exemple de femme souveraine.
* Par contre, Eugène-Marie Favart, Bernard Busard... sont des contre-héros, des perdants sans la volonté de puissance d'un Rodrigue. (p 67) De même que des êtres de passion comme Lou, la "croqueuse de diamants" de La Truite ou Lucrezia de La Loi. (p 93)
►Vertu = possession de soi et passion = dépossession de soi --> esclavage (p 94)
► "Le libertin joue, agit, possède et la niaiserie, c'est d'être joué, agi, possédé... Les Liaisons déniaisent". (p 120)
Le libertinage, le jeu d'argent, la guerre comme dans Bon pied bon œil où Lamballe est correspondant de guerre, avivent le "sentiment de soi". ► l'homme de qualité se maîtrise, "assujettit son désir de puissance". (p 124)
- La possession, quand les amants sont égaux en souveraineté, est une cérémonie
solennelle comme la messe ou la tragédie. (p 126)
- Le libertin doit respecter les règles du jeu de la société. [2]
Notes et références [1] Pour lui, la Résistance est "possession de soi, preuve de sa souveraineté". [2] On peut trouver d'autres exemples dans son essai sur le cardinal de Bernis, sur les rapports entre Busard et Marie-Jeanne ou concernant les hollandais dans Boroboudour
Voir également
Sur Roger Vailland
Les écrivains en personne, interview de Roger Vailland, Éditions Julliard, 1960
Trois romans : Les mauvais coups, Bon pied bon œeil, Un Jeune homme seul, trois romans de Roger Vailland avec une préface de François Bott, éditions Grasset, 1970
Roger Vailland, Sacré métier ! Roger Vailland journaliste, 1928-1965, choix et présentation par Marie-Noël Rio, Le temps des cerises, 2015
Sur François Bott
La Demoiselle des lumières, Éditeur Gallimard, avril 1997, collection Un et l'Autre