Cet ouvrage de Christian Petr est un essai biographique publié sur Roger Vailland, ouvrage original qui couvre tous les aspects de son œuvre, écrit par l'un de ses meilleurs spécialistes.

En effet, avant de publier cet ouvrage, Christian Petr avait déjà écrit de nombreux articles, de nombreuses préfaces concernant Roger Vailland et écrit un livre : Le devenir écrivain de Roger Vailland, paru aux Éditions Aux amateurs de livres en 1988, Paris, 652 pages.

             

Eloge de la singularité     

À travers des éléments biographiques de Roger Vailland, il éclaire une œuvre qui doit beaucoup à l'itinéraire personnel de Vailland.

Présentation générale

D'abord les aspects biographiques : Roger Vailland a toujours été un esprit libre et hautainement scandaleux. Christian Petr le présente de façon paradoxale -mais Vailland a toujours aimé cultiver le paradoxe- comme un « aristocrate d'extrême gauche qui nous lègue une morale précieuse de la souveraineté individuelle -un outil pour changer la vie. »

À cet égard, l'épitaphe choisie par Petr est très significative :

« J'imagine de grandes fêtes, frivoles et délicates, des bergeries où les vraies bergères seraient toutes des reines. »

L'œuvre ensuite qui se définit d'abord par le titre retenu pour ce livre : la singularité, car pour Vailland, deux mots, s'il ne fallait choisir que ceux-là, sont essentiels, si significatifs par rapport à ce qu'il a écrit : Singularité et souveraineté.
Ce qui a intéressé Christian Petr, c'est la volonté de Vailland qui « affirmait, sur un air syncopé, la nécessité pour l'individu de se développer dans sa singularité contre une société qui, structurellement, en limitait la réalisation. »

Les différents chapitres

    • L'âge ingrat : de l'adolescence aux surréalisme
    • Les jeux ne sont pas faits : Le Grand Jeu et les années 'trente'
    • Drôle de 'Je' : Drôle de jeu et l'immédiat après-guerre
    • Le Regard froid de l'intelligence : « De 1945 à 1953, il écrit sept essais... »
    • Le 'lorogloss' à odeur de bouc : Élisabeth et Les Allymes - Le militant
    • Expérience du drame : son essai éponyme et son théâtre
    • La règle du jeu : 'L'écrivain au service du peuple' à La Loi
    • La Fête ou la loi de La Tuite : du nom de ses deux derniers romans

L'œuvre et sa singularité

L'âge ingrat commence avec le geste de révolte de l'enfant Rimbaud contre sa mère : « C'est l'âge ingrat s'écrie-t-elle, il y en a pour quelques années ». Et Vailland d'ajouter : « L'âge ingrat ne finira plus, Madame Rimbaud. » C'est pour Roger Vailland l'époque du lycée de Reims, des premières expériences surréalistes avec les "Phrères simplistes" qui rappellent le roi Ubu, puis leur revue Le Grand Jeu.

Mais les jeux ne sont pas faits et écrit le "phrère simpliste" Roger Gilbert-Lecomte : « Le Grand Jeu est irrémédiable; il ne se joue qu'une fois. Nous voulons le jouer à tous les instants de notre vie. » Le jeu sera bref et vite interrompu par la veille jalouse d'André Breton qui mettra fin peu à peu à l'aventure du Grand Jeu. Lui succède un désir de comprendre ce qui fait cette singularité de l'être humain qu'il côtoie chaque jour dans son métier de journaliste. Il observe les comportements, écrit à son père « ce sera le rôle des livres que j'écrirai d'en élucider quelques-uns. » Il connaîtra l'amour avec Marianne Lams, Mimouchka, puis un amour-passion ravageur avec Andrée Blavette, Boule, qu'on retrouve dans ses deux premiers romans.

La liaison est donc chaotique entre Le Grand Jeu où il écrit « Le train ne peut partir que les yeux fermés » et Drôle de jeu où il prononce la phrase la plus connue du roman, « Vous construisez des voies, je les fais sauter, nous nous complétons. »

Ainsi peu à peu, le Résistant devient correspondant de guerre puis compagnon de route du Parti Communiste avant d'en être membre, sans perdre sa singularité et son autonomie, un pied dans le Parti et une main sur sa plume, se sentant malgré tout un peu étranger, lui le fils de petit bourgeois, dans ce monde qu'il ne connaîtra jamais que de l'extérieur. Même s'il rêve que les bergères deviennent toutes des reines, même si Pierrette Amable est une reine pour les ouvriers et pour Beau masque.

Malgré l'habit tout neuf de l'homme nouveau qu'il appelle de ses vœux et auquel il s'efforce de ressembler, « donner l'exemple de la vertu et de la frugalité,  » écrit-il en 1950 [1,2], la défroque du libertin est toujours là, on le voit très bien dans sa production littéraire, resurgit après le traumatisme de la déstalinisation.

Il voyage beaucoup, le plus souvent pour des reportages où il ramène maints articles et parfois un livre sur l'Égypte ou sur l'Indonésie et reste très soucieux de la langue, des mots qu'il utilise, y compris dans ses articles. C'est chez les bouquinistes de Bourg-en-Bresse qu'il traque le bon usage du français : notations sur le biologie du cerf où il note que rien n'est de trop, le souci du mot juste, « 'boire au ruisseau', ce n'est pas la même chose que 'boire dans le ruisseau'. »

Au début dez années 60, Roger Vailland caresse un grand projet : « Au centre, un révolutionnaire professionnel, ... la solitude du communiste quand il est vraiment à l'avant-garde, l'avant-garde est par définition seule. Pour la forme, orientation Flaubert-Hémingway, la prose-objet...  », un grand thème qui, les événements commandant, restera à l'état de projet.

Abordant la dernière partie de sa vie, Christian Petr reprend une citation empruntée au Grand Jeu : « Ce qui fut au commencement sera encore à la fin. » La Loi soulèvera des tempêtes, il sera stipendié à gauche comme à droite, on lui fera des procès d'intention au point qu'il s'enfuira jusqu'à l'île de la Réunion pour tenter de retrouver un peu de sérénité. Pourtant selon Petr, Vailland est toujours le même, l'éthique de ses derniers romans« est celle que Vailland avait mise en œuvre dans ses livres précédents. » Ils sont d'abord une stigmatisation de l'individualisme qui marque cette époque.

Dans sa quête de souveraineté qu'il cherche alors, l'écriture est en sommeil, il s'intéresse au cinéma, voyage aussi beaucoup en Italie, à La Réunion, en Espagne, en Grèce, il se tourne davantage vers la musique avec Mozart, écrit le texte d'une exposition de son ami le sculpteur Coulentianos, un article pour un autre ami le peintre Pierre Soulages. Il semble en plein retrait, "désintéressé" comme il écrit dans La Loi puis vient son Éloge de la politique, la flamme semble renaître malgré toutes les désillusions.

« Ton homme nouveau, demande Lucie, qui est-il, que fait-il ? , »
« Je n'en sais rien. Il est très difficile de penser l'Histoire au jour le jour. Il faut faire retraite, prendre distance... » [3]

Voir aussi

  • La transparence et le masque, Max Chaleil, revue Europe, 1988
  • Roger Vailland, un homme encombrant ?, Alain-Georges Leduc, éditions L'Harmattan, 2008

Notes

  1. Dans une société sans mœurs, il n'est plus de délicieux que l'austérité, écrira-t-il aussi dans De l'amateur
  2. je me trouve très bien dans mon régime sans alcool, écrit-il aussi à sa femme Élisabeth de Djakarta où il se trouve en reportage
  3. Extrait de dialogue dans La Fête entre le héros Duc et la jeune Lucie

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