Frachet Roger Vailland

04 mars 2017

Roger Vailland, Un homme seul

Vailland, un homme seul, du roman au romancier

  

Dans le personnage du jeune Eugène-Marie Favard, [1] on croirait voir et entendre le jeune Roger Vailland en guerre contre son milieu bourgeois, qui secouera bientôt toute cette poussière à travers le rejet absolu du Grand Jeu, [2]  jetant son anathème sur cette famille qu’il hait :
« Les voilà les Gaulois, murmurait Eugène-Marie, entre ses dents crispées. La voilà donc la bonne vieille gaieté gauloise. Canailles, crapules, je vous crache à la gueule. J’ai honte d’être français. Malheur à moi que les Allemands n’aient pas gagné la guerre. » [3]

L’enfant sent bien la situation décadente de sa famille, ce déclassement de la petite bourgeoisie de l’après-guerre, et cette saillie prononcée lors d’un repas de mariage, en est l’éclatante  illustration.
Il veut comme Rimbaud fonder un royaume, dit-il, et «  je reviendrai à la tête de mes nègres mettre le feu à Paris et étouffer les cocus de ces bâtards… » [3] Une révolte intellectuelle, même si elle est radicale et englobe une critique du colonialisme à travers le concours de ceux qu’il nomme "les nègres". Une révolte "à blanc" qui ne débouche sur aucun changement de sa condition personnelle. (et ceci est capital pour la suite)

         

Non pas que la critique sévère de la petite bourgeoisie et de sa veulerie soit nouvelle mais le ton est différent, il se veut radical, sans concessions, même si comme le mouvement surréaliste, il repose sur une contradiction fondamentale entre l’imprécation et la réalité.
 
Comment ne ferait-il pas la comparaison avec ce qu’il apprend par incidence, cet ancêtre communard pourchassé ou cet autre emprisonné en Espagne et le spectacle qu’il a sous les yeux ? Un monde les sépare et ces deux exemples ne peuvent qu’exalter en lui un romantisme salvateur. Il ne lui reste qu’une révolte qui a tendance à tourner à vide, une utopie farouche et il ne voit le salut que dans une "nouvelle terreur" recourant  aux terribles prussiens ou aux nègres, seule capable de renverser l’ordre existant, pense Favart, avant que ne vienne d’autres temps qui seront dominés par un nouvel espoir qui prendra la forme du communisme.

Dans ce contexte, la Grande Guerre n’est pas loin et les journaux agitent encore l’épouvantail du prussien, facile bouc-émissaire de tous les malheurs de la France, que va remplacer peu à peu l’épouvantail  bolchevique.

La révolution surréalisteà laquelle Vailland a participé, a donné l’exemple de cette révolte radicale en stigmatisant dans des termes violents et parfois orduriers comme Robert Desnos l’ami de Vailland qui guidera ses premiers pas de journaliste.  Un Vailland en phase alors avec  cette fronde surréaliste. Ce mouvement qui va le rejeter, il va ensuite  lui-même le rejeter, le stigmatiser, écrire que le surréalisme s’est en quelque sorte fossilisé pour perdre toute fonction contestatrice. [4]

  
Roger Vailland et Élisabeth aux Allymes dans l’Ain

Le dramaturge Antonin Artaud  en particulier a souligné dès 1925 cette contradiction d’une RÉVOLUTION  virtuelle, qui prend racine dans les mots, tentative désespérée de balayer cette société qu’ils récusent., sans s’en donner les moyens, en restant seulement à la dénonciation.

En 1946, Roger Vailland illustre cet écart entre la violence verbale des surréalistes de l’entre-deux-guerres et leur incapacité à conduire pratiquement une action révolutionnaire, rejetant la tentation communiste.

En ce sens, son roman Un jeune homme seul est la continuation de son essai au titre explicite Le surréalisme contre la révolution avec ses deux volets bien distincts décrivant d’abord la révolte "surréaliste" du jeune Favard puis la lutte de l’homme mur, son combat avec les communistes pour faire évolurer les choses, son espoir de voir changer le monde.

Le jeune Vailland-Favard s’ennuie dans son milieu bourgeois, regardant les mouvements de la rue derrière la fenêtre de sa maison : « Une ouvrière encore passe  devant la maison particulière. Un jeune ouvrier marche à ses côtés. Il lui dit quelque chose, elle tourne la tête vers lui et lui sourit. Heureux les jeunes ouvriers, qui peuvent s’acheter des gants de cuir et des pantalons longs, et auxquels les filles sourient ! » [5]

          

L’heure de la Révolution viendra quand l’Allemagne occupera la France, quand la "barbarie prussienne" dont il parlait fera « taire toute cette racaille à coups de crosse dans les reins ». Il peut alors rêver à cet ancêtre communard dont on ne parle pas dans la famille, qui lui fait entrevoir d’autres horizons.

De même en 1928, la révolte impuissante de Vailland est alors radicale. De ses écrits, on trouve encore quelques traces qui rappellent les imprécations de son personnage Eugène-Marie Favard : « La vie c’est saloperie… J’ai retravaillé, et puis j’attends avec calme… La fin du monde ou son commencement. » [6]

La Résistance et l’Occupation seront pour lui l’occasion d’une prise en conscience, que le désir de révolte puisse parfois être en phase avec le déroulement de l’Histoire. On trouve déjà cette idée chez un penseur comme Bakounine, un homme qui avait fort impressionné Richard Wagner qui eut ce commentaire : « Je fus d’abord étonné de l’étrange et imposante personnalité de cet homme […] qui plaçait ses espoirs dans la destruction totale de notre civilisation… »

L’appel à la révolte pour nier le monde actuel conduit à croire en une espèce de Superman, de chevalier vengeur sévissant comme par magie. Ce que Vailland ne manquera pas de souligner dans sa critique du surréalisme et surtout d’André Breton avec ses idées parfois fort ésotériques, fort élitistes,  qui impliquent le mépris des "masses",  qui contient en germes la logique qui conduit aux camps de concentration. » [7]
Les surréalistes comme Favart croient au sens de l’Histoire, pensent qu’un temps de révolution succédera à un temps de décadence, eux qui avaient écrit : « Nous attendons la révolution, n’importe laquelle, la plus sanglante possible. »

        

Tous les petits Favard déboussolés par le marigot politique des années trente, rejetant cette société corrompue et décadente, sont prêts à se jeter dans les bras de n’importe quel démagogue utilisant la violence ou distillant l’espoir comme le démontre les discours de Röhm, le chef des Sections d’Assaut ou l’action des mussoliniens, en 1919. Eugène-Marie Favart lui, va "faire le bon choix" sans se laisser bercer par les sirènes de la facilité.
Roger Vailland en propose une explication dans Le Surréalisme contre la révolution (p. 74) : « On était sérieux en 1925, le désespoir intégral menait au suicide [8] Les vivants (ou les survivants) doivent donc être aujourd’hui considérés comme des optimistes, convaincus de la possibilité de transformer leur condition dérisoire. »

Le jeune Favart ne deviendra pas surréaliste mais alcoolique, ayant acquis la certitude qu’il n’échapperait pas à la condition de sa classe sociale. Au bistrot, Il a beau payer le coup aux ouvriers, rien n’y fait, il est toujours « monsieur l’ingénieur ». Toujours seul. Mais il sera rattrapé par des événements qui « lui permettront de se définir. » Il sera ainsi "rattrapé par l’Histoire", trouvant dans la réalité de la guerre et de l’Occupation « une voie qui pourtant n’est pas éloignée de ses fantasmes de jeunesse. »

Le basculement de Favart dans la Résistance n’est pas le fruit d’une réflexion ou l’expression d’un quelconque double jeu, c’est plutôt une pulsion  qui va sans retour le propulser dans la lutte contre l’Occupant. Voilà comment Vailland a conçu cette scène : [9]
« Favart sentit la matraque sous sa main. Il s’avança. Le principal tourna la tête et le vit avancer.
Favart !… commença-t-il…
Favart frappa sur le front, entre les deux sourcils si blonds qu’ils en paraissaient blancs. Le principal chancela. Favart frappa de nouveau, à deux mains, et cette fois sur le sommet du crâne, qui était plat. L’inspecteur s’effondra silencieusement […]
— Vite, dit Favart.
Il ne s’était jamais senti aussi léger. Le bonheur de vivre chantait pour la première fois dans son cœur. »



Confronté au jeune résistant qui se fait torturer par la police de Vichy, quelque chose pousse Favart à agir. Frapper l’inspecteur de police est pour lui un geste définitif, un acte libérateur. En tout cas, dans cette réaction quasiment spontanée, la révolte de Favart a enfin trouvé son mode d’expression.

Si Favard ne rejoint pas les certitudes et les luttes du résistant communiste Jacques Madru, il aura réussi à couper les liens avec son milieu bourgeois. Pour Vailland, seule une rupture existentielle peut provoquer une rupture de sa condition. Ceci rappelle la façon radicale dont Vailland avait coupé les ponts avec sa vie parisienne pour aller s’installer loin de tout, aux Allymes, hameau champêtre d’Ambérieu-en-Bugey, dans une vielle maison sans commodités, pour y vivre "sa période communiste". [10]

Dans cette logique, comme Vailland qui eut toujours du mal à se sentir vraiment communiste et qui avait rompu avec son milieu bourgeois, Eugène-Marie Favart sera encore et toujours un homme seul. 

Notes et références

[1] Voir aussi l’article publié dans le n°22 des Cahiers Roger Vailland (Colloque international de l’université de Belfast), en décembre 2004
[2] Mouvement surréaliste fondé par Vailland et trois amis
[3] Roger Vailland, Un jeune homme seul, 1992, p. 94
[4] Roger Vailland, Le Surréalisme contre la révolution
[5] Roger Vailland, Un jeune homme seul, p. 69-70

[6] Roger Vailland, Chronique des années folles à la Libération 1928-1945 (tome I), Éditions Buchet-Chastel, 2003, p. 66
[7] Roger Vailland, Le Surréalisme contre la révolution, p. 99
[8] Voir le suicide de Jacques Vaché en 1918 et, dans un autre contexte, celui de Drieu La Rochelle en 1945. Voir aussi la fin de Victor, le héros de la pièce surréaliste de Roger Vitrac 
[9] Roger Vailland, Un jeune homme seul, p. 213
[10] Cette rupture se produit justement à l’époque où Vailland est en train d’écrire son roman Un jeune homme seul.

* Accès au site Roger Vailland --
* Voir aussi : L'association Les amis de Roger Vailland --

<><><> • • Christian Broussas • Vailland Seul • °° © CJB  °° • • 03/2017 <><><>

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28 février 2017

René Ballet Des usines et des hommes

Voyage au pays des métallos

En hommage à René Ballet décédé le 1er janvier 2017

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Référence : René Ballet, Des usines et des hommes, éditions sociales Messidor, 1987, 255 pages

René Ballet, journaliste communiste et grand reporter au journal L’Humanité, était aussi romancier et grand spécialiste de son ami, le romancier Roger Vailland à qui il a consacré de nombreux écrits dont une biographie publiée chez Seghers coécrite avec Élisabeth Vailland. Il est à l’origine, avec cette dernière, de la publication de la plupart des œuvres posthumes de Roger Vailland.

René Ballet connaît parfaitement le milieu ouvrier qu’il décrit dans ce livre ; il y a noué au fil des années de nombreuses amitiés. Il nous mène dans l’univers quotidien des ouvriers de conditions modeste, dans la lutte des militants syndicaux à travers de nombreux interviews et tente d’analyser, d’expliquer les conditions de son évolution.

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« Ces discussions n’apportent pas de certitude », se plaint l’un des participants. « Elles soulèvent des questions ». Oui, il n’existe plus de certitude dans un monde en constante évolution où le travail se dématérialise, où l’usine n’est plus bien souvent qu’une structure de production anonyme, filière d’un grand groupe à la lointaine direction avec qui il est impossible de négocier. Le pouvoir managérial se dilue laissant les syndicats assez démunis face au manque d’interlocuteurs valables.

Le conflit de générations s’est aussi déplacé dans l’usine. Les "vieux" déplorent le manque d’implication des nouvelles générations. « Les anciens arrivent une demi-heure à avance pour bichonner les machines » remarque l’un d’eux sans aménité. Ce qui lui vaut cette réponse cinglante : « Ces machines dégueulasses… La seule chose à faire, c’est de tout brûler. »

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Brûler l’outil de production, c’est un peu comme déposer les armes devant l’ennemi, cracher sur le sacro-saint outil de production ! Mais l’introduction (l’intrusion pour certains) de nouvelles technologies brouille les cartes et demande aux travailleurs d’inventer de nouvelles méthodes, de nouvelles manières d’agir.

 Le premier représente la vieille tradition ouvrière, le second vient du milieu agricole. À l’époque, les conflits sont bien avec le patronat mais aussi entre mentalités différents de travailleurs issus de milieux différents, forgés par l’usine ou médiatisés par la famille pour d’autres, avec une vision différente du patronat. Ce qui ne favorise pas vraiment la cohésion des travailleurs.

Avis partagés aussi sur les rapports avec la direction, en particulier sur les vertus de la participation chère au patronat : « La participation, c’est mieux qu’avant » ou plus radical « C’est un piège. » De là à ce que les travailleurs veuillent dépasser la participation et être partie prenante dans les discussions et les décisions…

L’imprimerie François à Ozoir-la Ferrière  dans la région parisienne. Pierre, le secrétaire du Comité d’Entreprise explique : « Les choix technologiques, les investissements, ce n’est pas seulement l’affaire du patron. Cela intéresse chaque travailleur ; c’est sa vie, son avenir qui sont en cause. Nous devons élargir notre champ d’intervention. »

 Chez RVI à Lyon-Vénissieux, on est peu à peu passé de la participation à l’intervention, à partir de discussions sur les "nouvelles méthodes de travail". Mais ils se méfient des actions de la direction qui pourrait récupérer à son profit ces différentes évolutions. Pour l’élargissement des tâches par exemple, certains craignent que la direction n’en profite pour faire exécuter aux ouvriers des tâches plus complexes sans les payer davantage.

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Ces évolutions se font donc dans un climat de grande méfiance. Il fallait d’abord contrer les manœuvres de la direction, s’en saisir en s’efforçant de la retourner contre elle.  Par exemple, accompagner les changements tout en veillant à ce que RVI-Vénissieux ne devienne pas une simple usine d’assemblage.

On est loin du choix de la couleur des moquettes, de réunions qui traitent de tout sauf de l’essentiel ! On avance petit à petit vers un forme de relations qui se présente de plus en plus comme un véritable contre pouvoir, une force de propositions qui devient incontournable.
Ce qui est sûr, c’est que « aujourd’hui comme hier, l’intervention directe des travailleurs est un événement qui effraie plus d’un tenant des "idées nouvelles" parce qu’elle modifie fondamentalement ce qu’on appelle souvent "le jeu de la politique". »

Sélection bibliographique

* Le romancier
- Échec et mat, éditions Gallimard, 1960
- L’inutile retour, éditions Gallimard, 1962
- Dérive, éditions Calmann-Lévy, 1972
- Une petite ville sans mémoire, éditions Messidor, 1984
- L’organidrame, éditions Messidor, 1986

* L’essayiste et Roger Vailland
- Bourges, une affaire de cœur, éditions Messidor, 1985
- Biographie de Roger Vailland (avec Élisabeth Vailland), éditions Seghers, 1973
- L’œuvre romanesque de Roger Vailland, éditions Club Diderot, 1974
-  Les artistes de presse de Roger Vailland, 2 tomes, Éditions sociales/Messidor, 1984
- Préface au Saint-Empire, 1978 et à La Visirova, 1986 de Roger Vailland

* Accès au site Roger Vailland --

<><> • • Christian Broussas • René Ballet • °° © CJB  °° • • 28/02/2017 <><>

 

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11 février 2017

Roger Vailland à Cannes au Carlton

Roger Vailland, fidèle à lui-même, joue avec ses contradictions, surtout à cette époque qu’on pourrait nommer sa « saison cinéma », [1] parce qu’il écrit alors plusieurs scénarios pour le metteur en scène Roger Vadim. [2]

        
La famille Vailland

Période de réflexion, période de "vacance de l’écriture", surtout consacrée à une remise en ordre de son œuvre et de ses idées, qui débouchera l’année suivante sur la parution d’une compilation de ses textes centrés sur le libertinage, qu’il intitule Le regard froid où il revient à son cher XVIIIème siècle.  

Ce "libertin au regard froid" [3] a pris ses distances vis-à-vis du Parti communiste, Beau masque est déjà bien loin et il renoue avec le grandes figures qu’il connaît bien, Choderlos de Laclos [4] et le marquis de Sade. Ses scénarios seront d’ailleurs centrés sur ces deux auteurs, versions contemporaines intitulées Les Liaisons dangereuses 1960 et Le vice et la vertu en 1963, déclinaison moderne de la Justine de Sade. Retour à ses racines en quelque sorte, comme si le communisme n’avait été dans son parcours, qu’une parenthèse.

     
Les 2 films importants de Roger Vadim d'après un scénario de Roger Vailland

D’où cette réflexion qu’on trouve dans ses Écrits intimes sur L’homme bolchevik déchu, cet "homme de qualité" qui constituait son modèle, un peu honteux de montrer ce faste ostentatoire au camarade communiste qu’il doit rencontrer mai qui, d’un autre côté représente un défit au système capitaliste en utilisant ses symboles les plus édifiants, la Jaguar dans laquelle il se pavane avec sa femme Élisabeth et le luxe somptueux de l’hôtel Carlton où ils sont descendus :

« Cannes le 13 septembre 1962
Comme beaucoup d’intellectuels de ma génération (cela a même commencé au XVIIIème siècle), j’ai passé une bonne partie de ma vie à essayer de découvrir le "bon sauvage". Passage sans doute nécessaire aux esprits les  plus vifs des nations les plus organisés, etc.
 Entre Nice et Cannes avant-hier, dans ma Jaguar, X.,  mon idéal-sauvage bolchevik ne parvenait que mal à dissimuler sa peur. Et s’arrangea pour ne pas être descendu exactement au lieu de son rendez-vous, afin que le camarade avec qui il avait rendez-vous ne le voie pas descendre d’une Jaguar. »

     
Roger Vailland avec Roger Vadim       Chez lui, dans son bureau de Meillonnas

Derrière ses visites nocturnes et la rencontre avec son ex belle-sœur, point aussi les souvenirs amers de sa vie avec Andrée, sa première femme, relations qu’il a mis en scène dans son roman Les Mauvais coupsRoberte (son prénom dans le roman) se suicide à la fin comme le fera Andrée quelques mois avant ce voyage à Cannes qu’avait entrepris Roger Vailland et qu’il relate dans ses souvenirs. Derrière le ton badin, le propos factuel, sourd la blessure d’une passion ravageuse qui l’a marqué à jamais. D’où cette relation qu’entreprit Vailland dans ses Écrits intimes :

« Déjeuner avec Claire Brandeis [4] la sœur d’Andrée Blavette ma sauvage des années 36-46 qui s’est jetée du quatrième étage de la rue Auber. D’autres cherchent maintenant leurs sauvages parmi les paysans des pays sous-développés.
Après malentendu avec les call-girls du Carlton, nous avons fait l’amour dans son meublé sans eau avec Marie-Pierre, putain de la rue d’Antibes, 23 ans, toulousaine, noire, les traces du couvre-seins et du maillot encore plus mince, blancs, blessures, que Monique de Lyon, très gentiment…

Le déjeuner avec Claire (dont j’essayais de retrouver le nez droit, le beau front, dans le visage flétri sous les cheveux blancs) et son récit pourtant médiocre d’Andrée Blavette, sans me provoquer aucun mouvement du cœur (afflux de sang) m’avait étrangement alourdi, comme une pesanteur ventrale et, par affinité, avait angoissé Élisabeth, si bien que l’après-midi fut pénible, le temps ne s’éclaircit que peu à peu par la conversation et la légèreté ne fut reconquise qu’après nos caresses à Marie-Pierre. »

                         
Roger devant une œuvre de Costa     Avec sa femme Élisabeth dite Lisina

Le lendemain, il va s’installer avec Élisabeth pour 3 semaines sur l’île de Porquerolles chez le compositeur Jean Prodromidès. Comme ça lui est parfois arrivé, il repart chez lui à Meillonnas dès le lendemain pour reprendre son travail sur Le Regard froid. Dans sa jeunesse en 1926, il avait proposé à son ami Roger Gilbert Leconte d’ouvrir un restaurant près de Juan-les-Pins en lui disant « What a businessman » !

Roger Vailland allait bientôt arrêter toute collaboration avec le cinéma, ses déconvenues et ses juteux revenus pour se lancer dans la rédaction de La truite, son nouveau roman, qui sera aussi le dernier ; La Truite, cette naïade qui s’échappe toujours, prompte à glisser entre les doigts des hommes comme cette vie en train d’échapper à Roger Vailland.

        
Les liaisons dangereuses 1960                  Le vice et la vertu (1963)

Notes et références
[1] Sa "saison cinéma" est marquée particulièrement par : Les Liaisons Dangereuses (1959), de Roger Vadim, Et mourir de plaisir (1960), de Roger Vadim, d’après un roman de Sheridan Le Fanu, La Novice (1961) d’Alberto Lattuada, d’après le roman du Guido Piovene, Le Jour et l’Heure (1962)de René Clément, Le Vice et la Vertu (1963) de Roger Vadim, 325 000 francs (1964) de Jean Prat, d’après son propre roman.

[2]  Les Liaisons dangereuses 1960 (1959), transposition de l'univers de Laclos dans la haute bourgeoisie des années cinquante ; Le Vice et la vertu (1963) qui mélange personnages sadiens et période de l'Occupation.
[3]  Un "libertin au regard froid", titre de la biographie de Vailland écrite par Yves Courrière, éditions Plon, 1991
[4] Voir ma fiche Laclos par lui-même consacrée à l’essai de Vailland sur Laclos, parue sur Wikipedia
Voir aussi l’article d’Elizabeth Legros Regards de Vailland et Malraux sur Laclos
[5] Voir ma fiche Wikipedia consacrée à La Truite


Avec Jeanne Moreau

Références bibliographiques
* Roger Vailland et le cinéma --
* Jean Recanati, Esquisse pour la psychanalyse d’un libertin --

* Accès au site Roger Vailland --

<><><> • • Christian Broussas • Vailland 1962 • °° © CJB  °° • • 2014 <><><>

 

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Roger Vailland par Christian Petr

L'art d'inscrire sa vie dans l'Histoire
En hommage à Christian Petr, décédé en juillet 2016

Interview de Christian Petr à l'occasion de la commémoration du trentième anniversaire de la disparition de Roger Vailland - Vendredi 12 mai 1995

TRENTE ans déjà. Roger Vailland meurt le 12 mai 1965. Christian Petr, enseignant à l'université d'Avignon et président de la Société des amis de Roger-Vailland, répond à nos questions sur l'homme, à la personnalité éclatante, et sur l'œuvre, considérable.

      
                                     Roger Vailland et Christian Petr

Comment êtes-vous entré en contact avec l'œuvre de Roger Vailland ?.

C'était en 1971, à l'université de Paris-X à Nanterre. Je devais préparer un exposé sur le roman et la Résistance, tout en étant bien embarrassé. Une très jolie voisine me susurre: « Drôle de jeu ». [1] Et voilà comment j'ai découvert Roger Vailland.

Quelle a été votre réaction à la lecture de cet ouvrage paru après-guerre ?

Il m'a relativement bouleversé, dans la mesure où je crois m'être reconnu dans certains des traits du personnage de Marat. [1] Disons que j'ai découvert en lui une espèce de frère aîné. A l'époque, nous étions un certain nombre à refuser de ressembler aux fantômes qui nous gouvernaient, et donc à vouloir être différents d'eux, ce qui me paraît constituer une caractéristique essentielle du personnage de Marat.

Le deuxième point, c'est que j'ai eu l'impression de rater 1968, pour une raison d'âge. J'étais un peu jeune. Et ce personnage a, lui aussi, raté un certain nombre d'événements. Il a le sentiment d'avoir raté ses rendez-vous avec l'Histoire mais la Résistance lui donne l'opportunité d'entrer dedans.

En 1971, comme Marat et comme pas mal d'autres, j'étais en attente de ce qu'allait produire l'Histoire. On ne pouvait pas imaginer que 1968 n'allait pas engendrer de délicieux lendemains.

Au fond, ce qui vous a séduit chez Vailland, c'est l'inscription du sujet dans l'Histoire ?

Voilà. Il me semble que Vailland est l'écrivain qui a posé cette question avec le plus d'acuité. Bien plus que Sartre. De manière plus fine. Chez Sartre, le problème de l'engagement m'apparaît très réducteur par rapport à l'approche de Vailland. Quand l'individu s'engage, chez Sartre, il fait un peu abstraction de tout ce qu'il a été; alors que, chez Vailland, cette notion d'adhésion à l'Histoire implique vraiment tout ce qu'a été l'individu. Il n'y a pas de castration du passé, contrairement à ce qui se passe chez les personnages de Sartre ou de Nizan.

On ne lit pas suffisamment cela, chez Vailland. On a tendance à ne pas le voir. Et c'est peut-être là que réside sa véritable qualité de romancier.

Comment avez-vous progressé dans la connaissance de Vailland après le parcours inaugural de « Drôle de jeu » ?

Eh bien j'ai lu tous ses romans; ses essais également - il est à mes yeux un très grand essayiste. Je crois qu'il est l'un des auteurs qui permet le mieux de comprendre la période 1945-1965. Le fameux regard froid [2] n'est pas seulement celui du libertin; il est aussi celui de l'intelligence. Il déchire les apparences. Il montre ce qui les constitue. Et là, nous sommes en pleine actualité.

Avez-vous mis Vailland à votre programme universitaire ?

J'ai inscrit « Drôle de jeu ». Cela a été une découverte pour beaucoup de mes étudiants, qui ont été très séduits. La démarche leur paraît très actuelle, notamment dans cette considération que la vie individuelle a un sens et qu'elle doit s'accorder à l'Histoire.

L'opposition individu/Histoire est très ancienne. Vailland a envisagé d'écrire un livre sur ce problème. Comment être dans l'Histoire? Faut-il changer l'homme ou changer le monde? La réponse de Vailland, dans sa littérature, est qu'il faut se changer en changeant le monde.

Et il écrit tout cela de manière très simple, accessible !
 Le lire n'est pas ardu. Il suffit d'abord de se débarrasser des clichés et des étiquettes. Avouons qu'il est responsable de certaines d'entre elles, notamment celle qui veut que sa vie aurait été rythmée selon des «saisons» particulières.

Mais il faut prendre certains textes, à l'image des « Écrits intimes », [3] comme des œuvres de fiction. Suivant Rimbaud, je est un autre. Ses personnages ne le désignent pas lui-même mais plutôt ceux auxquels il souhaite s'identifier. L'auteur détermine un rôle à jouer dans lequel il tente de se glisser. Par exemple dans ce qu'il a appelé « le nouvel homme nouveau ». Mais il reste beaucoup de malentendus sur son oeuvre. Il le constatait encore au moment de sa mort.

N'est-ce pas l'un des buts de l'association que vous présidez d'y remédier ?

Effectivement, nous souhaitons liquider les malentendus et renouveler la lecture. Nous souhaitons montrer sa vraie force d'écrivain. C'est l'objet des cahiers semestriels que publie « le Temps des cerises ». C'est tout le contraire d'une célébration. Il n'existe pas de statue à admirer mais des repères à mettre à profit pour aujourd'hui. Vailland constitue l'une des grandes figures intellectuelles du siècle et l'on ne va pas vers l'avenir sans réfléchir sur le passé. Il faut interroger cette période pour aller de l'avant.

Quelles sont les activités prévues pour ce trentième anniversaire ?

La ville de Bourg-en-Bresse et la région Rhône-Alpes ont grandement aidé, et même rendu possibles, des initiatives variées (expositions, tables rondes, spectacles divers, etc.) qui ne ressembleront pas à une commémoration, dont l'intéressé avait d'ailleurs horreur [4]. Roger Vailland a vécu dans cette région et tous les manuscrits sont déposés à la médiathèque Élisabeth et Roger-Vailland de Bourg-en-Bresse. Cela constitue un outil très intéressant pour tous les chercheurs et les universitaires du monde entier. Cela dit, ces manifestations ressembleront à leur intitulé: « Roger Vailland la fête ».[5]

Et l'édition n'est pas en reste ?

Nous assistons à une grande activité éditoriale autour de Roger Vailland. La collection « Les infréquentables » des Éditions du Rocher s'apprête à publier mon livre « Éloge de la singularité »; les Cahiers Roger Vailland sont publiés par « le Temps des cerises » qui créent une collection autour de l'auteur et dont le premier volume sera la réédition des « Circonstances», de Pierre Courtade; les Éditions du Rocher vont publier des inédits (un volume préparé par René Ballet et moi-même) sous le titre: « N'aimer que ce qui n'a pas de prix »; les éditions Kaïlash ressortent « Boroboudour » [6] et «le Temps des cerises» encore « Marat Marat » [7], etc. Nous n'avons donc pas terminé d'entendre parler de Roger Vailland.

Propos recueillis par PATRICE FARDEAU

Notes et références
[1] Drôle de jeu, roman sur la Résistance, publié en 1945, prix Interallié. Marat est le principal personnage du roman
[2] Le regard froid : recueil de textes de Vailland publié en 1963
[3] Écrits intimes : journal de Vailland publié à titre posthume
[4] le 1er juillet, à 15 heures, au Centre d'art contemporain de Lacoux (plateau d'Hauteville), table ronde et exposition: Roger Vailland et ses amis peintres et sculpteurs; en septembre, au Centre Albert-Camus de Bourg, exposition sur l'œuvre de Vailland; le vendredi 22 septembre à Meillonnas (dernière résidence d'Élisabeth et Roger), exposition de photos inédites et, à 20 h 30, table ronde sur Roger Vailland et «le Grand jeu» (période surréaliste). Samedi 23 septembre, à Ambérieu-en-Bugey, 14 h 30, table ronde, témoignages et lectures d'extraits d'« Un jeune homme seul ». Vendredi 29: table ronde, l'après-midi, sur « Roger Vailland et l'exotisme ». Samedi 30, à Bourg, 14 h 30, actualité de Roger Vailland et, à 20 h 30, dans le théâtre de la localité, un spectacle inspiré du roman «Un homme du peuple sous la révolution». En octobre seront présentés des films auxquels Vailland collabora, ou tirés de son oeuvre, en collaboration avec l'association « Cinémateur ».
[5] Sans doute allusion à son avant-dernier roman intitulé "La Fête"
[6] Boroboudour : livre de réflexions et de souvenirs sur son voyage à Bali
[7] Essai inachevé qu'il entreprit d'écrire au début de la guerre lors de sa première "retraite" à Chavannes sur Reyssouze.

<><><> • • Christian Broussas • Vailland / Petr • °° © CJB  °° • • 2014 <><><>

 

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26 février 2014

Costa Coulentianos

Costa Coulentianos est un sculpteur franco-grec, né en 1918 à Athènes et décédé en 1995 à Plan d'Orgon dans les Bouches-du-Rhône.

                              
Costa dans son atelier                              Pour l'exposition de Pont-de-Vaux en 2002

Parcours personnel

Costa Coulentianos entreprend des études à l’École Nationale des Beaux-Arts d’Athènes qu’il termine en 1940. Ayant obtenu une bourse de la France, il vient s'installer à Paris dès 1945. Il est alors mêlé aux mouvements picturaux de son époque, fréquente l’atelier de Zadkine et participe à de nombreux salons comme le Salon de Mai, le Salon de la Jeune Sculpture ou l’exposition internationale de sculpture contemporaine au Musée Rodin à Paris en 1956.

Ses matériaux favoris sont les métaux, que ce soit le bronze, l'aluminium et surtout le fer décliné en ses différents alliages, travaillant exclusivement de ses mains sans aucune intervention de machines ou d'automatismes et 'à l'inspiration', sans plan préalable. Parmi ses thèmes de prédilection, on compte les thèmes aériens (acrobate, oiseau) et le corps féminin. Il a enseigné l'art de la sculpture d'abord en 1975-1976 aux Arts décoratifs de Paris puis en 1979-1980 à l'École des Beaux-arts de Marseille.

Il a eu l'idée d'isoler le fer en le combinant à d'autres métaux, ralentissant ainsi l'oxydation. Il développera surtout trois grands thèmes autour de la sculpture : le corps féminin, l’acrobate et l’oiseau pour exprimer les formes aériennes.

Les œuvres de Costa Coulentianos ponctuent le département de l'Ain où l'artiste s'était installé et réalisa de nombreuses sculptures de grande dimension. Une exposition à Pont-de-Vaux, organisée à l'initiative du Musée Chintreuil et de l'Association des Arts Pontévallois, a permis de réaliser une rétrospective dans une des salles du musée Chintreuil et sur les bords de la Reyssouze jusqu'au port de plaisance.

Costas Coulentianos - Pyramide  Costas Coulentianos - Animal
Pyramide, bronze, 1960                                Animal, fer & bronze, 1959

Costa Coulentianos rencontra à Paris Roger Vailland par l'intermédiaire de La Galerie de France, grand carrefour de l'art moderne des années 1950. Comme il se plaignait du manque de place, de ses difficiltés à créer de grandes sculptures dans son atelier parisien, beaucoup trop petit, Roger Vailland, qui venait d'acquérir une de ses œuvres, lui proposa de venir s'installer dans son village de l'Ain et de faire son atelier dans une grange qu'il venait d'acheter. C'est ainsi que Costa vécut à Meillonnas et put réaliser les nombreuses sculptures de grande dimension que l'on peut voir en parcourant ce département. Après le décès de Roger Vailland en 1965, Coulentianos s'installa dans sa maison-atelier de Chavannes-sur-Reyssouze [1], commune située à côté de Pont-de-Vaux.

Dans les années 1980, il déménagea pour s'installer à Plan d'Orgon dans les Bouches-du-Rhône, un paysage qui lui rappelait plus certainement ses origines grecques. Durant la dernière partie de sa vie, il transmit son savoir à l'artiste suisse Patrice Stellest, en formant ce-dernier aux techniques de soudure du métal neuf.

Costas Coulentianos - Nouvelle Génération             IMG 5165
Nouvelle génération  [2]                             Femme allongée, 1950

Œuvres

  • La série Nouvelle Génération, réalisée entre 1979 et 1982 dont il a choisi certaines pièces pour représenter la Grèce lors de la Biennale de Venise en 1980. Ce sont pour l'essentiel des œuvres de dimension modeste, à la fois légères et dynamiques, travail du sculpteur sur la lumière et l'espace.
  • Série sérigraphique sur papier sans titre, signée en bas à droite, numérotée en bas à gauche.
  • Œuvres exposées à la Magen gallery

     
Coulentianos (à gauche) avec JF. Rolland et Roger Vailland                     Costa et Vailland

 Liste de ses expositions

  • 1992 : Centre culturel Geni Tzami, Salonique, Grèce et Musée d'art moderne de Santiago du Chili
  • 1991 : Le Centre contemporain d'art Ileana Tounta, Athènes, Grèce et Golf de Saint-Rambert d'Albon, Drôme, France
  • Années 80 : Inter-bureau, Lyon, France, 1980, Biennale de Venise, Venise, Italie, 1982, L'institut français, Salonique, Grèce, 1983, La Galerie d'art Medousa, Athènes, Grèce, 1984, Galerie Zoumboulakis, Athènes, Grèce, 1986, Le Centre d'art Van Gogh (Musée Estrine), Saint-Remy-de-Provence, France et la Galerie de la Gare, Bonnieux, Vaucluse, France, 1989
  • Années 70 : Galerie Historique, Nyon, Suisse, 1971, Centre culturel de Chalon-sur-Saône, France,1972, Galerie Nicole Fourrier, Lyon, France, 1973, The Art Gallery, Athènes, Grèce, 1974, Nοëlla Gest Gallery, Saint-Remy-de-Provence, France, 1975
  • Années 60 : Galerie de France, Paris, France, 1962, Atelier Sopho, Lyon, France, 1963, Biennale de Venise, Venise, Italie et Bertha Schaeffer Gallery, New York, États-Unis, 1964, Merlin Gallery, Athènes, Grèce, 1965, Théâtre du Huitième, Lyon, France, 1969
  • Années 50 : Par Monts et par Vaux, Casablanca, Maroc, 1952 - Pain Gallery et Obèlisk Gallery, Londres, Angleterre, 1955-56 


Roger Vailland devant une sculpture de son ami Coulentianos  à Meillonnas en 1963
© Marc Garanger

Bibliographie

  • Roger Vailland, Les sculptures de Coulentianos, Présentation d'une exposition, galerie de France, 1962
  • La lutte avec les mots, interview de Coulentianos sur Roger Vailland, La lutte avec les mots
  • Poétique de la sculpture, La sculpture 1950-1960, Édouard Jaguer, César, Chavignier, Coulentianos..., Éditions Le Muse de poche, novembre 1960, 130 pages
  • Revue L'Arc, article de Roger Vailland sur Costa Coulentianos, avril 1962, (asin B004G1RXRM)

Notes et références

  1. Chavannes-sur-Reyssouze, le village où justement Roger Vailland avait loué une maison pendant la guerre et où il écrivit une grande partie de son roman Drôle de jeu
  2. "Nouvelle génération",  fonte de fer qui est un travail sur la lumière et l'espace. Elle appartient à la série réalisée entre 1979 et 1982, pièces choisies pour représenter la Grèce à la biennale de Venise en 1980.

Liens externes

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23 mai 2013

Roger Vailland à Meillonnas

La maison de Meillonnas

 Roger Vailland s’installe à Meillonnas en 1954, village du Revermont à une vingtaine de kilomètres de Bourg-en-Bresse, avec sa seconde femme Élisabeth qu’il surnomme Lisina.

La maison de Meillonnas, c’est son ami et biographe René Ballet qui la présente dans un texte de 1972 : "Au centre de son territoire, le village de Meillonnas, exactement à la limite de la plaine et de la montagne. A l'ouest, Meillonnas s'ouvre sur la plaine de Bourg, la vallée de la Saône, les routes vers Lyon et Paris. A l'est, les maisons s'adossent aux dernières pentes de la montagne. Dans le village, la maison de Vailland. Non pas au centre, mais à l'extrémité orientale du village. A l'est, seuls les sapins de la montagne. A l'ouest, les deux cafés, la mairie, l'école, l'église, le centre du village."

Une fois franchie la porte de l'entrée, « la porte étroite de ma maison, la fausse façade humble. Soulages habite un palais, moi un repaire » écrit Vailland dans ses "Écrits intimes", on débouche sur une pièce pleine de plantes, ouverte sur le jardin. En bas, une autre pièce, 'la salle de musique', la cuisine avec sa vaste pierre d'évier. En haut, des œuvres de Marc Garanger son photographe préféré, une photo où Louis Malle hurle en tête d'un cortège, des bronzes de l'ami Costa Coulentianos sur les poutres. À l'extérieur, deux jardins clos par de hauts murs, un pavillon aménagé dans une ancienne écurie. « ... on fait sa maison en prenant une matière analogue à soi-même, pour en faire ce qu'on voudrait être. » (Écrits intimes, 29 août 1962)

ll aime griffonner des plans de la maison, y indiquer les différents chemins qui conduisent à son 'bureau-bibliothèque', situé dans l'endroit le plus reculé de l’habitation. Il l'appelle "l'accul'" terme de vénerie qui désigne l'endroit où se cache l'animal, son dernier refuge. Une pièce était réservée aux soins de ses plantes à tubercules, la pièce aux plantes. Vers la fin de sa vie, il aura cette réflexion : « La mort est sans doute acceptable si l'on sait vivre comme un arbre quand on a achevé d'occuper tout son espace. »

Une plaque de faïence [1] accrochée sur un mur d'une rue du centre du village par le syndicat d'initiative, reprend cette citation de Roger Vailland : « (...) dans chaque bois des sentiers, dans chaque prairie des troupeaux, dans chaque ruisseau des truites et dans chaque pierre inscrite la main de l'homme. Une campagne à la mesure de l'homme et où l'homme se sent bien. » À Meillonnas, Vailland aimait se promener longuement, marcher dans la montagne, aller cueillir des champignons, discuter avec les paysans et les regarder travailler. Il est un homme différent de l’écrivain reconnu : «  Á Meillonnas et dans sa région, écrit Robert Courtier, il a laissé le souvenir d’un homme simple, épris d’amitié ; et pour les militants, qu’ils soient ouvriers ou paysans, Roger est toujours resté un des leurs. » [2] Sa sœur Geneviève qui venait régulièrement lui rendre visite, précisera que « Roger avait cette facilité de contact avec les gens simples ayant une expérience concrète de la vie. » [3]

         Meillonnas & la maison

Vailland et l'art

Quand il arrive à Meillonnas en 1954, il ne sait pas encore que son roman "325.000 francs" [4] marque la fin de sa saison communiste et qu’il devra accoucher dans la douleur d’une nouvelle saison. [5] Après avoir décroché de son bureau le portrait de Staline, il va chercher un exutoire dans le voyage. Ce sera l’Italie, pays de sa femme Élisabeth où il est déjà allé plusieurs fois, cette Italie du sud dans la région des Pouilles qui lui paraîtra figée dans son passé comme si "le Christ s’était arrêté à Eboli" et dont il ramènera la matière de "La Loi" [6], le roman qui lui vaudra le prix Goncourt en 1957.

Entre ses deux derniers romans, "La Fête" et "La Truite", quatre années s’écouleront pendant lesquelles Vailland réfléchit au sens de l’écriture, au rôle du narrateur-romancier vis-à-vis de ses personnages et à l’évolution de sa conception de l’art d’écrire. [7] Il s’intéresse ainsi à d’autres formes d’expression. Il passe souvent voir son ami Costa Coulentianos dans son atelier de Meillonnas se confronter à la résistance du métal pour façonner ses sculptures. [8] Il examine aussi comment pratique son ami le peintre Pierre Soulages, comment il se met en condition pour réaliser ses compositions picturales. [9]

Un jour qu’il se rend à Bourg-en-Bresse avec un ami, l’architecte Pierre Dosse, ils visitent la nouvelle piscine alors en construction. Avisant des poutrelles qu’on s’apprête à noyer dans le béton, il s’exclame : « C’est idiot, on va couler du béton et on ne verra plus les aciers… » Et d’imaginer des solutions où l’on pourrait admirer « les nerfs et les muscles du bâtiment. » Et Pierre Dose de conclure : « C’était un architecte de l’écriture. » [10]

Les années 60 à Meillonnas

Pour un temps, il s’intéresse de nouveau au cinéma, écrivant des scénarios pour Roger Vadim qui viendra plusieurs fois à Meillonnas pour finaliser leurs projets [11] Mais Vailland, mal à l’aise dans son rôle de scénariste, va assez rapidement abandonner cette activité. Il met aussi de l’ordre dans ses pensées et dans ses essais écrits depuis la fin de la guerre. Patiemment, il relit et annote tous ses essais qui seront réunis et publiés en 1963 sous le titre "Le Regard froid", emprunté au "divin marquis". Lui qu’on disait "désintéressé" ou pour reprendre le mot de Don Cesar, son personnage de La Loi,  "désoccupé", il va écrire en décembre 1964 un article remarqué dans le Nouvel Observateur intitulé "L’Eloge de la politique" dans lequel il rêve à une bonne et belle nouvelle utopie qui ait au moins la vertu de garder l’espoir au cœur des hommes. Les dirigeants de cet hebdomadaire lui proposèrent alors « un voyage en Amérique latine, dans les pays où naissaient des mouvements révolutionnaires pour un période indéterminée. Roger a immédiatement donné son accord et je crois que jusqu’à la dernière minute, il a espéré partir. » [12]

Mais la maladie va en décider autrement et il meurt d’un cancer à Meillonnas le 12 mai 1965. Son rapport à la mort, il l’aborde directement dans ses "Écrits intimes" où il écrit le 17 février 1965: « Je me fous bien sûr de ce que l’avenir peut penser de ma statue puisque mon anéantissement est celui du monde pour moi. » [13]

Maintenant, il repose à moins de cent mètres de sa maison, dans le cimetière de Meillonnas sous une plaque de bronze, avec des buis et un thuya, souvent fleurie de ces roses rouges qu'il affectionnait. Son ami le peintre Pierre Soulages a écrit : « Vailland, c'était un ami. Un ami très cher. Très proche. Nous étions deux hommes avec Claude Roy, qu'Élisabeth avait accepté pour l'ensevelissement. Trois avec elle et les fossoyeurs. Le public, les Gallimard, tout le toutim, étaient hors du cimetière. » Il se reconnaîtrait parfaitement dans cette épitaphe qu’il écrivit deux ans plus tôt pour la disparition de son ami Pierre Courtade : « Un des hommes qui incarnaient le plus vivement les contradictions de notre temps, est mort en riant de lui-même. » [14]

 Roger Vailland en campagne (debout à gauche)

Bibliographie "locale"

  • "Roger Vailland dans ses terres de Meillonnas", Michel Cornaton, revue Le Croquant, 1987
  • "Vailland repose à Meillonnas", revue Visages de l’Ain, Jacquier, 1965
  • "Vailland ou la souveraineté", Félicien Gallet, revue Visages de l’Ain, 1969

Voir aussi

  • "Libertinage et tragique dans l’œuvre de Roger Vailland", Michel Picard, Hachette Littérature, 1972
  • La transparence et le masque, Max Chaleil, revue Europe, 1988
  • Roger Vailland un homme encombrant, Alain-Georges Leduc, éditions L'Harmattan, 2008
  • Roger Vailland aux Allymes à Ambérieu-en-Bugey : Les Allymes

       Roger et Elisabeth

Notes et références

[1] Meillonnas est renommée pour sa production de faïences

[2] Robert Courtier, Entretiens Roger Vailland, éditions Subervie, 197

[3] Témoignage de sa sœur Geneviève. Son ami l’éditeur Max Chaleil écrira aussi : « Pour les paysans de Meillonnas, parler de Roger, ce n’est pas parler de Roger Vailland l’écrivain mais du voisin et surtout de l’ami. »

[4] Voir ma présentation de 325.000_francs

[5] Voir François Bott, "Les saisons de Roger Vailland"

[6] Voir ma présentation dans la fiche La Loi

[7] Voir l’article "Incipits et fonction du narrateur chez Vailland", John Flower

[8] Voir l’article "Le chrome, le cœur et l’algèbre", René Ballet

[9] Voir l’article qu’il lui a consacré "Comment travaille Pierre Soulages ?" ainsi que l’article d’Alain Georges Leduc "Roger Vailland et la fabrique de la peinture"

[10] Voir Pierre Dosse, "Un architecte de l’écriture", interview de Robert Courtier, Entretiens, éditions Subervie, 1970

[11] En particulier, les films "Les Liaisons dangereuses 1960" et "Le vice et la vertu" (1963)

[12] Élisabeth Vailland, "Roger Vailland au jour le jour", Entretiens, éditions subervie, 1970

[13] Dans sa pièce "Monsieur Jean", il a cette réplique : « J’ai eu tout ce que j’ai désiré. J’ai fait ce que j’ai voulu. Je meurs¸ mais vous n’aurez jamais fini d’être jaloux de moi. Mon souvenir tourmentera longtemps vos rêves d’impuissants. » (Monsieur Jean, 1959, acte III, scène 6)

[14] D’après sa femme Élisabeth, il lui susurra juste avant de rendre l’âme « Je suis heureux ». ("Roger Vailland au jour le jour", Entretiens, éditions subervie, 1970)

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02 avril 2013

L'écrivain Roger Vailland en Charente

Roger Vailland à Gondeville chez Claude Roy

« Ici étincelle un des hommes les plus aimables en compagnie de qui on puisse faire la traversée du temps. » Claude Roy évoquant Roger Vailland ("Nous", page 267)

Après  les déconvenues italiennes -la Gauche, le Fronte democratido populare, avait été battue aux élections législatives du 18 avril 1948- Roger Vailland et Claude Roy reviennent en France et partent se reposer chez ce dernier dans son domaine de Marancheville à Gondeville en Charente, près de Jarnac.

A début, la mère de Claude gardait ses distances à l'égard de  Roger, elle le regardait de « l'œil d'une grand-mère de la comtesse de Ségur qui reçoit en vacances un personnage de Justice. » [1] Roger, comme le lui avait appris son père, aimait herboriser au fond du jardin. Il énervait cette brave dame quand il se piquait de vouloir lui apprendre l'art de "pincer" les plants de tomates, ne l'appelant alors plus "Roger" mais plutôt "ton ami Vailland".

Excédés par un journaliste, un cuistre qui s'était permis de  traiter de "prétentieuse boutade" la formule stendhalienne de "chasse au bonheur", ils entreprirent d'écrire sous le grand marronnier de la cour, une réponse défendant l'idée que bonheur et révolution ne sont pas incompatibles, intitulé « le bonheur moteur des révolutions. » [2] Pour eux, « le marxisme n'appauvrit pas la notion de bonheur. Il l'enrichit. » [3]

  Le célèbre 'jeune homme en colère' de Gondeville
Paul Strand et Claude Roy ( in. "la France de profil", La Guilde du Livre  Lausanne - 1952,  Aperture - 2001)

En homme qui se voulait organisé, Vailland répartissait son temps entre écrire, militer et se faire plaisir. En Charente, militer, c'était d'abord aller aider l'ami Jean Pronteau [4], figure connue du communiste actif. [5] Ils allèrent ainsi par les routes de Charente, le porter la 'bonne parole' dans les villages et les bourgades. De retour à Marancheville, ils écrivaient , herborisaient, se baignaient dans la Charente, la descendaient dans un canoë que Claude avait baptisé "Fabrice del Dongo".Ils récoltaient des plantes sur les coteaux au-dessus de la rivière et Roger en profitait pour donner d'un ton docte des cours de botanique [6] et,
 "en hommes de qualité", scandaient la phrase rituelle de Gobineau dans "Les Pléiades" : « Je suis un Kalender, fils de roi de borgne de  l'œil droit. » [7]

Comme leurs héros préférés de Stendhal [8], ils assument leurs contradictions au rythme de leur vie qu'orchestrait Roger : tôt levés, après un copieux petit-déjeuner, ils décortiquaient une page de "'idéologie allemande" et de "Henri Brulard". [9] En soirée, ils filaient de préaux d'école en salles de petits cafés , aux réunions électorales. Et ils écrivaient pour « se tirer au clair. »

Retour à Paris où Roger rencontre enfin sa « licorne », celle qu'il attendait, venue un soir  au théâtre des Mathurins assister à la représentation de la première Vailland, "Héloïse et Abélard". Élisabeth Naldi, sa "Lisina", est « une mince italienne au français plein de 'fading', les yeux aurés de bistre et vifs comme des perdrix, qui avait fait du théâtre et épousé un compositeur. » [10] Ils iraient bientôt s'aimer en Italie puis herboriser ensemble aux Allymes dans un coin retiré de l'Ain, à l'ombre de son château. 

L'entrée de la mairie de Gondeville          
    Gondeville, entrée de la mairie                    Roger Vailland (de dos) et Claude Roy         

Notes et références
[1] Justine est un roman du marquis de Sade (cher à Vailland) 
[2] Lettre-article parue dans le journal Action où il écrivit à l'époque de nombreux articles. Celle-ci fut reprise après sa mort et incluse dans ses Écrits intimes
[3] Voir l'ouvrage que Franck Delorieux a consacré à Vailland en 2008, "Roger Vailland, libertinage et lutte des classes", en particulier le chapitre intitulé "Bonheur et communisme"
[4] Voir la Présentation de Jean Pronteau
[5] Vailland retrouvera le même type d'homme avec Henri Bourbon, député communiste de l'Ain, quand il vivra au Allymes, à Ambrieu-en-Bugey
[6] Vailland écrira la préface à une édition à Les Pléiades de Gobineau parue en 1960
[7] Vailland écrira un roman "Bon pied bon œil" où l'un des héroïnes Antoinette devient borgne de l'œil droit
[8] « Ce qui nous fait chérir Julien, Fabrice, Lamiel, Lucien ou la Sanseverina, c'est l'appétit du bonheur qui prouve l'homme de cœur et la tête froide qui trouve les moyens de le satisfaire. Les héros de Stendhal  ne subissent pas , ils font leur destin. » (Roger Vailland, Les mauvais coups)
[9] L'idéologie allemande est un ouvrage de Karl Marx et Fredrich Engels, Henri Brulard un ouvrage autobiographique de Stendhal
[10] Extrait de l'autobiographie  "Nous" de son ami Claude Roy, Folio /Gallimard n° 1247, 1972

       

La charente à Gondeville                                         L'ancien château

Voir aussi
* Gondeville, un siècle de légendes
* La tombe de Vailland à Meillonnas
* Roger Vailland et Marc Garanger

* Roger Vailland et l'Italie

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31 mars 2013

Jacques-Francis Rolland

Jacques-Francis Rolland, fils de l'écrivain Louis Francis prix Renaudot 1934 est un écrivain et ancien résistant, auteur d'une dizaine de romans, décédé en 2008 à Beauvais dans l'Oise.

  Jacques-Francis Rolland en novembre 1984 (© 2013 AFP)

Né en 1922 en Savoie, agrégé d'histoire, proche du sociologue Edgar Morin et du groupe de la rue Saint-Benoît autour de Marguerite Duras, il s'engagea dans la Résistance à Paris et dans la région lyonnaise. Devenu correspondant de guerre, il fit parti des intellectuels journalistes communistes qui travaillèrent en particulier pour le journal "Action" et qu'on appela parfois "la bande des quatre" avec Roger Vailland, Claude Roy et Pierre Courtade. Il couvrit notamment le procès de Nuremberg au lendemain de la Seconde guerre mondiale pour la presse proche du PCF.

Tout en poursuivant son travail d'enseignant, il publia un premier roman remarqué  "La chute de Barcelone" en 1952 et fut directeur littéraire du magazine France Observateur à la fin des années cinquante. Jacques-Francis Rolland publia par la suite des romans comme "Le grand Pan est mort" (1965), "Le grand capitaine" (1976), "Le tango chinois" (1970) et reçut plusieurs prix littéraires dont le (Prix des ambassadeurs en 1990 pour "Boris Savinkov, l'homme qui défia Lénine" et e Grand prix du roman de l'Académie française en 1984 pour son autobiographie "Un dimanche inoubliable près des casernes".

    

JF Rolland (au centre) avec Roger Vailland et le sculpteur Coulentianos

Sa formation d'historien lui a aussi permis d'écrire des scénarios pour le cinéma tels que :

- Un homme à abattre en 1967 et une adaptation du live de son ami Roger Vailland Drôle de jeu, prix interallié 1945 en 1968;

- Les fossés de Vincennes sur la fin du duc d'Enghien 1972 et Saint-Just ou la force des choses en 1975 de Pierre Cardinal;

- Lazare Carnot ou le glaiue de la révolution, deux scénarios sur le thème des grandes conjurations : le tumulte d'Amboise ainsi que La guerre des trois Henri en 1978.

Description de cette image, également commentée ci-après Son père Louis Francis   Flavienne sa femme

Bibliographie sélective

  • La Chute de Barcelone, Gallimard, 1952
  • Le Grand Pan est mort, Gallimard, 1963
  • Le Tango chinois, Gallimard, 1970
  • Un dimanche inoubliable près des casernes, Grasset, 1984
  • Boris Savinkov, l'homme qui défia Lénine, Grasset, 1989
  • Jadis, si je me souviens bien, préface Edgar Morin, Félin, 2009

Voir aussi

  • Un drôle de jeu, article paru dans Le Magazine littéraire, 12/1991
  • Roger Vailland l’affabulateur, article par dans Le bulletin célinien, 2009
  • Film "Autour de la rue Saint-Benoît, l'esprit d'insoumission" réalisé par Jean Mascolo et Jean-Marc Turine, avec la participation de Jacques-Françis Rolland

Couverture de "Jadis, si je me souviens bien"

                  < < < < < Jacques-Francis Rolland  mars 2013 <<< © cjb © • >>> > > > > > > >

 

 

 

 

 

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23 mars 2013

Les héroïnes de Vailland

De Lucie à Frédérique

Comment Roger Vailland « habille-t-il » ses héroïnes, en particulier les deux dernières Lucie, dans La Fête et  Frédérique dans La Truite ? Ou même une femme comme Michèle dans un scénario inédit de 1962 intitulé Chambre obscure.

 Lucie adore le cachemire, qu’elle appelle le cashmere anglais. « J’aime le cashmere. Le mois dernier, j’ai dépensé la moitié de mon salaire à acheter des cashmeres. » Au début de La Truite, Frédérique jouant au bowling du Point-du-Jour, est " en décontracté ", habillée « en jupe de toile avec pli creux sur le ventre et pull de teinte unie, » naturelle, sans maquillage. Plus loin dans le roman et le récit de Saint-Genis, toute mignonne, elle est« dans son imperméable, avec sa petite valise de carton bouilli ». Dans Chambre obscure, [1] le personnage de Michèle, qu’on considère comme le maillon indispensable entre Lucie et Frédérique, apparaît comme « une fille moderne, des années twist », que Vailland présente aussi comme « une sauvage, une bohémienne qui gigote en mini-jupe ». Ces femmes rejoignent la Pierrette de Beau Masque, qui est dans la lutte syndicale à l’égal des hommes, des femmes affranchies, libres, qui se libèrent aussi dans leur vêture des tenues trop sophistiquées qui enferment les femmes dans leur rôle traditionnel.

 De Pierrette à Marie-Jeanne

Les héroïnes de Beau Masque et de 325.000 francs [2]

 Le style de Marie-Jeanne dans de 325.000 francs

Marie-Jeanne, l'héroïne du roman la future femme de Bernard Busard, sait ce qu'elle veut. Tout le démontre dans sa façon de s'habiller. Elle ne possède pas de 'petite robe noire' dans sa garde-robes : « Sa veste de lainage blanc tombait bien droit, la coiffure en trois plis sans un cheveu qui se rebiffe. Les bas, comme toujours du calibre le plus fin, parfaitement tendus. Légèrement maquillée : un trait de rouge sur les lèvres, un rien de bleu sur la paupière pour faire chanter le bleu de l'œil. [...] Elle portait une nouvelle blouse de piqué blanc, avec des revers légèrement empesés. »

C'est la rigueur qui domine, dans sa mise, dans son aspect, telle qu'elle apparaît aux yeux des autres : « C'est tout le visage de Marie-Jeanne qui est toujours exactement poncé. Son front bombé, lustré comme les rondes-bosses des vieilles argenteries. [...] Le bas du visage poupin, sans grande signification mais toujours fais comme un fruit qui vient d'être pelé. À quoi répondent... les chemisiers impeccables, légèrement empesés, les jupes ajustées. Marie-Jeanne a une singulière unité de style. »

On voit bien à travers sa tenue qu'elle veut dominer les situations, planifier, et faire sa loi à son fiancé Bernard Busard. Elle rappelle Paméla, cette femme sévère de Drôle de jeu « qui portait une grande robe un peu solennelle, vert émeraude, avec une collerette rigide, dorée, qui maintient droit le cou. »

Le style de Pierrette dans Beau masque

Roger Vailland aimait le vêtement féminin, surtout le soyeux de la soie, synonyme d'élégance et de sensualité. Dans Beau Masque, il parle d'une filature de soie installée dans la vallée de la Géline, sœur de la vallée de l'Albarine. « À la fin du XVIIIe siècle, un Letourneau avait fondé dans la cluse, une dizaine de kilomètres au-dessus du Clusot, une filature de soie actionnée par les eaux de la Géline. » Mais la soie naturelle a vécu, évolution qui va générer des conflits dans la vallée. Pierrette Amable est fière dans sa « petite robe noire reprisée, allurée comme ne le sont pus les femmes que toi et moi nous fréquentons » remarque Philippe Letourneau.

Elle est élégante malgré elle dans sa robe, même reprisée. Elle a « de la race » précise le narrateur. Nathalie, la demi-sœur de Philippe Letourneur, porte également « une petite robe noire très simple, de dîner habillé, de chez Schiaparelli. » Simplicité et haute couture. Lors d'une promenade en montagne, Pierrette est bras nus, jambes nues, robe de cotonnade, sandales à semelles de corde. Émilie Privas-Lubas, la femme du banquier Empolli, désabusée, le remarque : « La robe de cotonnade était pauvre mais sans faute de goût. Les cheveux tirés en arrière et noués en chignon sur le cou ne manquaient pas de style. » Son grand châle noir lui donne même un air souverain, « elle releva le châle et le croisa sur sa tête. »

Ernestine, la femme de Justin, s'estime 'moderne', et veut 'paraître' : Elle conduit le tracteur « en combinaison bleue joliment pincée à sa taille, qui est bien prise. » Pour mener son troupeau au champ, « elle a fait faire... un deux-pièces avec la jupe demi-longue en forme, dont elle a trouvé le modèle dans un magazine... » Pierrette n'a pas de ces manières, quand elle et son amie Marguerite vont au bal au Clusot, le narrateur remarque : « Elles étaient superbes : minces, bien campées, le maquillage vif et net, le port de tête fier, jupe droite exactement ajustée, Pierrette en chemisier vert, Marguerite en chemisier rouge. »

[1] Projet de scénario datant de 1962 et publié dans Les Cahiers Roger Vailland n° 7

[2] Reprise de mon article inclus dans L’Homme nouveau

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18 mars 2013

Le regard de Roger, Vailland et Claude Roy

Le regard de Roger Vailland selon Claude Roy

 « Un regard comme je n’en ai jamais vu » confiant la comtesse M von G à Claude Roy de passage à Vienne, en parlant de son ami Roger Vailland qui venait lui aussi d’arriver dans la capitale autrichienne. Roger rendit à la belle comtesse ses hommages comme il convenait, assumant ainsi sa « singularité d’être Français. » [1] A la Libération, Claude et Roger traînaient leurs guêtres de reporters –correspondants de guerre- des Ardennes jusqu’à Vienne où ils rencontrèrent la belle comtesse et leur amitié fut celle de son regard d’oiseau de proie car « Roger était d’abord un regard » note Claude Roy comme le dira aussi plus tard sa future femme Élisabeth Naldi. Il le voulait "froid" à l’image du marquis de Sade, [2] sans chaleur, « alors qu’il était tout feu, » plein de son engagement de l’époque, loin alors de ses tourments de l’entre-deux-guerres. « L’œil de Roger, ajoute Claude Roy, sombre, aux éclats de quartz, assez naïf au fond, était vif, changeant, variable comme certains ciels… »

  « Naïf » écrit Claude Roy bon connaisseur des hommes, [3] ce qui aurait fait grincer Roger des dents et hérissé son orgueil. Communistes atypiques, ils écriront tous les deux un article retentissant sur le rôle de l’écrivain par rapport au réalisme culturel qui s’imposait alors aux artistes communistes. [4] « Un regard noir et gai qui se fixait soudain. » Il y découvre aussi, furtive, une lumière d’innocence inattendue et « derrière le regard froid, le regard frais d’un Vailland enfantin et touchant » « Que le mot l’eût fâché » ajoute Claude Roy qui connaissait bien son Vailland. Rompu et roué, Roger gardait intact « au creux aigu de la pupille, l’éclat de candeur qui seul donne à l’expérience son prix. »

Ils se sont connus à la Libération sur le balcon du journal Action place des pyramides et Vailland avait ce talent de l’insolence qu’il avait jusque-là mis dans sa vie plutôt que dans une œuvre. Les blessures du passé, Roger les avait cicatrisées par l’action dans la Résistance puis dans son rôle de correspondant de guerre. Son orgueil, sa volonté de se brider dans l’effort, « sa souveraineté »et comme il disait, lui permirent de se désintoxiquer lui-même, de se sevrer durant un voyage vers l’Égypte en 1946, « si je ne crève pas maintenant, décrète-t-il, je ne mourrai jamais. »

 Vêtu d’un uniforme de capitaine US, Vailland s’enchantait d’être sur le front des Vosges et qu’on le saluât parfois comme un vrai officier, jouant ce nouveau « drôle de jeu » en amateur [5], désinvolte, franc-tireur, herborisant sur un champ de bataille, une gentiane à la main. Il y voyait, en auteur dramatique classique, [6] « une vraie action dans son unité de temps et de lieu. » Ils adoraient se chamailler, Claude le traitant de « Déroulède marxiste », Roger le qualifiant alors « d’humaniste radical-socialiste »… [7]

Parmi ses références du XVIIIème siècle et au-delà de l’homme de qualité du Cardinal de Bernis dont il dressa le portrait, [8] il préférait Choderlos de Laclos, fasciné par son éclectisme, officier d’artillerie qu’aiguisait  le sens de la stratégie, révolutionnaire bridé par la royauté qui développa sa théorie du libertinage dans Les Liaisons dangereuses [9]. A la fin de la guerre, il se sent "démobilisé" mais refuse de "se commettre", d’aliéner sa liberté selon le credo « la vertu était de servir, la sagesse de ne pas d’asservir. » En 1947, il fréquentait tous deux une cave boulevard Saint-Germain Le Méphisto, refaisaient le monde dans la musique  de jazz et les accords de trompette de Boris Vian et Roger surfa un temps sur le succès de Drôle de jeu. Il lui manquait comme à Laclos cette touche  d’aristo qu’il recherchait, cette superbe qu’il trouva chez un homme comme le colonel FFI Marcel Degliame, gouverneur de Constance, écoutant le quatuor Calvet jouer du classique devant un parterre choisi. [10] C’est alors qu’il partit en tournée pour Égypte avec son ami Lumbroso pour échapper à Paris et à la drogue.On le retrouve ensuite au château de Dobris près de Prague où il y vécut la prise de pouvoir des communistes et écrivit un second roman Les Mauvais coups que Claude Roy qualifie « d’exorcisme cruel ses vieilles possessions. »

 Notes et références

[1] Voir son court essai intitulé Quelques réflexions sur la singularité d'être français, Jacques Haumont, 1946, repris dans son recueil Le Regard froid paru en 1963
[2] "Le regard froid du libertin " citation de Sade repris comme titre dans la grande biographie qu’Yves Courrière lui a consacré Roger Vailland, ou un libertin au regard froid en 1991
[3] Voir par exemple son analyse de Louis Aragon, qu’il a aussi bien connu, dans son autobiographie « Nous », Aragon les années cinquante, pages 441 à 462
[4] Claude Roy et Roger Vailland, La recherche du bonheur est le moteur des révolutions, article dans Action, juin 1948, repris dans Le Magazine littéraire, décembre 1991
[5] Sur cette notion d’amateur selon Vailland, voir son essai "De l’amateur" dans le recueil "Le regard froid"
[6] Sur ses conceptions en matière théâtrale, voir son essai intitulé "Expérience du drame"
[7] Roger serait aussi un « adjudant esthète et un reître de salon » et Claude « un pleureur quarante-huitard et un élégiaque transi » ("Nous" page 235)
[8] Voir son analyse dans ma fiche intitulée Éloge du Cardinal de Bernis
[9] Voir son analyse dans ma fiche intitulée Laclos par lui-même
[10] Voir Claude Roy, "Nous", page 245

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